La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

TEXTES PAR AUTEURS

A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z ANONYMES

Retour

Mon Bavarois

par BOTREL, Théodore (1868-1925), poète français


 

 

Mon Bavarois

                      I

UN soir de Noël, ma maison,
Au fond de la forêt meusienne,
S’ouvrit devant un vagabond
Qui grelottait à faire peine ;
« Pitié ! disait le pauvre hère,
Je me suis égaré ; j’ai faim :
Pour un gueux venu de Bavière,
Pitié, bien que tu sois Lorrain ! »
Et je lui dis : « Entre sans bruit
Pour ne pas éveiller ma mère.
Mange et bois : n’es-tu pas mon frère
Par l’enfant qui paît cette nuit ? »

                      II

Trois jours plus tard, il s’en alla,
Cachant furtivement ses larmes…
Et l’été qui suivit, voilà
Son pays et le nôtre en armes !…
… Or, au ravin de Puysaleine,
Hier je l’ai reconnu soudain
Qui rampait vers mon capitaine,
Une grenade en chaque main.
Alors, l’ajustant lentement,
En songeant : « C’est la loi de guerre :
Cet homme-là n’est plus ton frère ! »
Je le supprimai froidement.

                      III

Mais l’escarmouche étant finie,
Je revins à mon Bavarois :
Il était mort sans agonie,
Les bras larges ouverts en croix ;
Ses yeux bleus – que je dus fermer –
Ses yeux me fixaient sans colère,
Semblant encor me réclamer
La charité d’une prière ;
Et tout en priant, je sentis
Que des pleurs mouillaient ma paupière :
Mort, il redevenait mon frère
Comme au soir de Noël, jadis !

Théodore BOTREL.

Paru dans la revue Le Noël du 17 février 1916.

Note de présentation qui accompagnait ce poème :
Le barde Th. Botrel, en traitement à l’ambulance Carrel,
de Compiègne, a la bonté d’offrir cette poésie au Noël.
En exprimant notre reconnaissance au vaillant « chansonnier des armées »,
nous lui souhaitons de pouvoir reprendre bientôt sa mission patriotique.