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Le cœur de Jeanne d’Arc

par BOTREL, Théodore (1868-1925), poète français


 

 

Le cœur de Jeanne d’Arc

Quand tout fut consommé ; quand la douce Pucelle
Eut jeté son « Eli lamma sabacthani »,
Qu’il ne resta plus rien, sur le bûcher, de celle
Dont ils avaient l’effroi grandissant, infini :

« Nous sommes tous sauvés ! », dirent ceux d’Angleterre.
Mais la foule cria : « Vous êtes tous maudits :
La sainte, que l’on vient de navrer sur la terre,
Entre, colombe blanche, au sein du Paradis ! »

Le tribunal hideux fuyait, muet, farouche ;
Le peuple lui jetait des pierres ; le bourreau
Sanglotait, les yeux fous et, l’écume à la bouche,
Soudain, inanimé, tombait sur le carreau !…

… Cependant, Winchester s’avança, plein de haine,
Monta sur l’échafaud, s’inclina pour mieux voir
Et, du bout calciné d’un des tisons de chêne,
Il écarta la cendre au pied du poteau noir.

Ô prodige ! le cœur de la vierge française,
Ce cœur si doux, si tendre et cependant si fort,
Est vivant à ses pieds dans l’ardente fournaise,
Miraculeusement épargné par la mort !

« Or çà, cria l’Anglais, qu’on apporte de l’huile,
De la poix et du soufre et qu’on brûle cela ! »
L’huile ne sert de rien ; le soufre est inutile :
Quand ils sont consumés, le cœur est encor là !

Par trois fois, on brûla le cœur de la Lorraine
Et, par trois fois aussi, le feu le respecta…
Si bien que « tout vivant, en rivière de Seine,
– Dit la chronique, – en blasphémant, on le jeta ».

… Et, depuis lors, le cœur immortel de la vierge
Descend au fil de l’eau jusques à l’Océan,
Puis remonte le fleuve et vient battre la berge
Dès qu’un nouveau malheur te menace, ô Rouen !

Sitôt que l’ennemi sur nos grèves accoste
Et qu’il sent le pays abandonné de Dieu,
Il s’en revient vers toi s’offrir en holocauste,
Prêt à subir encor le supplice du feu !

Théodore BOTREL.

Paru dans Les Annales politiques
et littéraires
en 1909.