La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

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Les esclaves

par AUBANEL, Théodore (1829-1886), poète français d'expression occitane


   

   

              Les esclaves

Oh ! quel beau soleil ! qui brille et éblouit !
Au fond de nos clos, de toute l’année il n’entre pas
Que le ciel est beau ! Comme la terre est chaude !
        Ah ! par l’heure, nous sommes rescapés !
        Pour ne plus pâtir que faut-il faire ?
            Où êtes-vous, notre Sauveur ?
        Car on dit que vous êtes arrivé.

Quelle file de gens ! – qui monte, qui descend –
De la crête des monts aux creux des vallons !
Tous portent quelque chose sur la tête ou l’épaule,
                Entrent dans une étable ;
        Nous cheminons sur le même sentier. –
            Ils virent sur un peu de paille
            Un joli petit nu et blond.

Qui est le maître ici, dites, qui est le maître ?
Quel est celui qui vient pour nous désenchaîner ?
C’est peut-être toi, bon vieux ?… Si ce n’est toi qui est-ce ?
        Pour le rejoindre où faut-il aller ?
            Pas bien loin, pour sauver le monde,
        Il faut avant, que trente ans il se cache
            L’enfant qui dans l’étable est né.

Ah ! c’est toi pauvre enfant ? Et que viens-tu faire
Dans une mauvaise étable ? Et on dit que tu es Dieu !
Mais de t’envoyer comme ça à quoi songe ton père ?
          C’est vouloir la mort de son fils !
              Pourras-tu fuir la colère
              Des Césars qui, sur la terre
          Maintenant crient : « Tout cela est mien ! »

Pour nous autres quel sort ! et il y a longtemps qu’il dure !
Il vaut mieux être, sûr, ses chiens ou ses chevaux.
Aux lamproies des bassins on nous jette pour pâture.
          Tout vif, car nous sommes des esclaves !
      Ah ! la mort ne vient que trop tardive !
                Ce n’est que dans la nuit
          Que nous trouvons un peu de repos.

Arrivent ensuite les jours de grandes réjouissances
Jours de malédiction qui n’ont pas leurs pareils !
De César, de son fils on célèbre la naissance :
              Enfants, hommes, filles, moitiés.
              Une foule dépoitraillée
          Dans les arènes à pleine arcade
              Monte les grands escaliers.

La ville semble vide, et tout le peuple guette ;
Le bétail d’Afrique attend le morceau…
Écoutez-les bramer dans les antres de pierres !
              Ils ont faim ; quel aiguillon !
              On les lâche… La bataille,
                  Pendant que César braille,
          Démembre l’esclave et le lion.

Nous sommes accablés de maux, nous sommes chargés de chaînes
Pour guérir tout cela, que peux-tu, Enfançon ?
Et pourtant si tu étais Dieu, ce te serait facile…
          Fais voir si tu l’es ou non ! –
          Aussi vite la Vierge Marie
          Dans l’étable prend le Messie,
          Les esclaves tombent à genoux.

C’est moi, pauvres esclaves, qui suis votre Sauveur
Vos maux je les savais ; quand ils vous ont atteints
Je voyais tout de là-haut, et je dis à mon Père :
                Ce qu’ils doivent souffrir.
          À cette heure le monde espère
          Laissez-moi venir sur la terre
                    Laissez-moi mourir !

Me voilà ! Je suis venu porter vos misères
Et de votre douleur manger le pain noir
Je suis venu vous signer du même baptême,
                Du baptême de mon sang !
            Mais attendez que je gravisse
                Pour qu’un jour, homme je pâtisse
            Ce que je ne peux, encore enfant.

Aussi bien je mourrais au milieu de deux larrons ;
Sur la croix des esclaves je mourrais cloué ;
Pour mère, sur ma croix, je vous donnerai ma mère :
          Nous serons comme frères de lait
          Et les esclaves pleurèrent de joie
          Et dans l’étable ils crièrent
                César, à toi de trembler.

   

Théodore AUBANEL, Avignon, 1852.

Recueilli dans La grande et belle bible des Noëls anciens,
par Henry Poulaille, Albin Michel, 1951.