La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

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Vision

par SOUMET, Gabrielle, alias Gabrielle d'Altenheim (1814-1886), écrivaine française (fille d'Alexandre Soumet)


Vision

Je vis les sept anges qui sont devant

la face de Dieu.

(SAINT JEAN, Apocalypse).

Loin, bien loin, quels anges de flamme,

Couronne du divin séjour,

Enlèvent mon âme à mon âme,

Qui se répand en flots d’amour ?

À leurs splendeurs surnaturelles

L’extase allume son transport ;

De leurs éblouissantes ailes

Jaillit le fleuve d’étincelles

Où Thérèse puisait la mort.

Est-ce sur la sainte colline,

L’échelle ardente d’Israël ?

Est-ce encor sous la main divine,

La naissance d’un nouveau ciel ?

Où Jérusalem, jeune et fière,

Qui se pare pour son époux,

Et ses rois, enfants de lumière,

Portant dans leurs mains la prière,

Et l’adorant à deux genoux.

Ah ! tout mon cœur vers eux s’élève ;

Car ils sont beaux les séraphins,

Plus beaux que les premiers fils d’Ève,

Dont leurs pas foulaient les chemins,

Quand leurs familles étoilées

Abaissaient leur vol gracieux ;

Et que leurs formes dévoilées

Laissaient à travers nos vallées

Un rayon prolongé des cieux.

À notre terre, veuve encore

De leurs baisers, de leurs amours,

Viennent-ils annoncer l’aurore

D’un jour ressemblant à leurs jours ?

Viennent-ils semer sur la rive

L’épi dans un champ dévasté ?

Ou, comme aux pleurs d’Agar captive,

Rendre à quelque mère plaintive

Son jeune enfant ressuscité ?

Ô terreur ! mystères sinistres !

Ils ont franchi l’immensité.

Dieu !… ce sont les brûlants ministres

Du juge de l’éternité.

Leur coupe nous verse la guerre ;

Et leur formidable clarté,

Puisée aux sources du tonnerre,

Rend chaque crime de la terre

Visible à l’œil épouvanté !

Ils ont rompu le sceau suprême,

Posé leurs pieds sur nos deux mers.

Déjà le vivant anathème

Vole, respiré dans les airs.

Babylone !… prête l’oreille

À la dévorante leçon :

Malheur à l’âme qui sommeille,

Quand le trois fois saint se réveille,

Et vient glaner à sa moisson !!!

Ramené par les tristes heures,

Le soleil voit sur chaque seuil

De tes lamentables demeures

Un mort attendant son cercueil.

Ton sein n’a plus de tombes vides ;

L’espérance te dit adieu ;

La science, aux regards avides,

Se penchant sur des corps livides,

N’y voit que la foudre de Dieu.

La foi seule attend… ô Lutèce !

Tourne tes yeux vers l’Orient.

N’as-tu pas, vierge et prophétesse,

Ta patronne toujours priant ?

Regarde, la voilà, c’est elle,

Son voile blanc, sa pauvre croix,

Sainte Geneviève si belle,

Armée encor du roseau frêle,

Houlette qui gardait les rois.

« Grâce, esprits du Très-Haut ; sous mes berceaux de lierre,

» Dans l’île des pasteurs, autrefois à genoux,

» J’apprenais de vous la prière,

» Et je viens l’essayer sur vous.

» Vous m’étiez alors si fidèles

 » Que je cachais ma ville avec vos blanches ailes

 » Lorsqu’elle implorait ma ferveur.

 » Faudra-t-il maintenant à sa voix gémissante

» Répondre que je suis absente ?

» Absente, si près du Sauveur !

» Mon peuple du Seigneur méprisa la parole ;

» Vous cherchez en vain ma croix d’or

» Sur l’éblouissante coupole ;

» La croix a disparu, mais moi j’y suis encor.

» Mais dans l’église de Nanterre

» J’ai des vœux où les cœurs attachent leur mystère,

» Des autels de fleurs, d’humbles chants,

» Et des mères que je console,

» Venant me faire une auréole

» Des blanches couronnes des champs.

» Oh ! grâce ! suspendez ces amères épreuves,

» Vous qui ne connaissez que les pleurs des élus ;

» Voyez ces femmes deux fois veuves

» Parce que leurs fils ne sont plus.

» Voyez ce pâle et long cortège

» D’enfants qu’un même jour a faits tous orphelins,

» Et que leur ange seul protège ;

» Ces cris, ce deuil, des cœurs, ces prières des saints,

» Ce torrent de chastes aumônes

» Qui vient laver l’iniquité,

» Et ces sœurs, empruntant, si pures et si bonnes,

» Leur doux nom à la charité ;

» Ces sœurs qui sont du monde alors qu’il souffre et prie,

» Et qui, sous leur bandeau flottant,

» Dans l’exil d’ici-bas se font une patrie

» Comme celle qui les attend.

» Si ma ville fut profanée,

» Elle est toujours à moi, car Dieu me l’a donnée.

» Elle est à son pasteur, qui, faible, et n’ayant rien,

» Est riche pour le pauvre et puissant pour le bien.

» Sa vertu de martyr avec moi vous implore.

» Regardez à vos pieds ses sublimes revers ;

» Regardez sur vos fronts, Dieu, le dieu que j’adore,

» Et ses deux mains teintes encore

» Du prix qui paya l’univers. »

Elle dit ; sa voix innocente

S’adressait aux anges de feu ;

Mais plus que nos crimes puissante,

Monte lumineuse vers Dieu.

Et la vision désastreuse

Rend les airs à leur pureté,

S’apaise… et de la bienheureuse

Suit l’auréole vaporeuse

Pour rentrer dans l’éternité.

Avril 1832.

Gabrielle SOUMET.

Paru dans Écho de la jeune France en 1833.

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