La Mémoire littéraire, historique
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Adieux d’un chef à ses soldats

par LE KLER, Amaury (XIXe s.), poète français


Adieux d’un chef à ses soldats

Amis, je suis ému de votre fier langage,

C’est celui de soldats jaloux de l’héritage

Que leur léguèrent nos aïeux ;

C’est celui de soldats nés pour les grandes choses,

Qui rêvent, dans le rang, aux combats grandioses

Dans les lointains mystérieux !

Oui, oui, je vous aimais, et je vous aime encore !

Vous étiez mes enfants, et mon vieux cœur s’honore

De votre noble attachement !

Vous compreniez si bien mon geste et ma pensée,

Quand j’allais en manœuvre, au tir, à l’avancée,

À la tête du régiment !

Dans une armée où bat maint cœur comme les vôtres,

Doit surgir un guerrier, que la foi des apôtres

Brûlera d’une sainte ardeur,

Pour reprendre là-bas le morceau de frontière,

Ressaisir le passé, rendre à la France entière

Son nom, sa gloire et sa splendeur !

C’est vrai ! pendant sept ans qu’au cent quarante-quatre

J’eus l’honneur de dresser mes troupiers à combattre,

Animé d’un secret espoir,

Je rêvais, plein d’orgueil, de conduire moi-même

Mes trois chers bataillons à la lutte suprême,

Sur le calvaire du devoir.

Mon âme de soldat, mon âme de poète

Était comme la vôtre aujourd’hui, toujours prête

À voir en face l’étranger :

Mais je m’étais instruit aux leçons de la guerre

Et je savais, amis, ce qui manqua naguère,

Pour voir reculer l’étranger !

Gardez le feu sacré ! Gardez la sainte flamme

Que votre enthousiasme allume dans votre âme !

Aimez la France ! tout est là !

Comme je vous disais : « Discipline et silence ! »

Marchez bien ! tirez juste ! et c’est là la science

Que l’ennemi me révéla !

Allez ! ne cherchons pas minuit à quatorze heures !

Le Destin peut trahir les troupes les meilleures ;

Mais c’est dans les torrents de sang

Qu’on cueille la victoire ! Ainsi faisaient nos pères ;

Et vous prendrez comme eux pour vos points de repères

Les clochers du Rhin frémissant !

Le sac bien ajusté, le pain dans la musette,

Œil franc et front levé, cartouchière complète,

Les pieds endurcis aux cailloux,

Coude à coude à travers monts, ruisseaux, bois et plaines,

Vers le soleil levant des revanches prochaines

Marchez au pas, petits pioupious !

Et vous vous grandirez, quand sifflera la balle,

Jeunes héros… Amis, je crois que je m’emballe,

Pardonnez au vieux colonel !

Il est si doux de croire aux gloires de la France !

Laissez-moi partager votre jeune espérance,

Oublier mon deuil paternel !

Car la retraite est bien la mort anticipée !

Mais aujourd’hui, par vous l’ombre en est dissipée ;

Et je revis comme à vingt ans !

Vos strophes m’ont ôté le surplus des années,

Et mes illusions que je croyais fanées

Connaissent un nouveau printemps !

Merci ! votre amitié m’est précieuse et chère ;

C’est celle du soldat, du poète sincère

Dont le luth est grave et touchant !

Aux accents de la lyre et du clairon sonore,

Merci ! d’avoir mêlé les rayons de l’aurore

Aux feux de mon soleil couchant !

Amaury LE KLER.

Paru dans L’Année des poètes en 1895.

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