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La chanson des fondeurs de cloches

par JALABERT, Pierre (1884-...), poète français


La chanson des fondeurs de cloches

Quand les fondeurs, au Moyen Âge,

Fondaient les cloches des clochers

– Ces abeilles de fer des célestes ruchers

Qui, prisonnières dans leur cage,

Chantent les fêtes du village

Et pleurent pour les morts sous la terre couchés ; –

Groupés autour de la grand’cuve

Où bouillait l’airain frémissant

Dont la masse liquide au flot couleur de sang

Distillait un étrange effluve

Et qui, grondant comme un Vésuve,

Inondait l’atelier d’un jour éblouissant ;

Ces fondeurs aux âmes cruelles

– Conte une histoire du passé –

Prenaient, pour couronner le travail commencé,

Aux sons d’antiques villanelles,

Parmi les vierges les plus belles

Une vierge au beau corps entre tous encensé.

Devant la cuve parvenue,

Alors, d’un sombre piédestal,

Dans ce brasier de fonte au flot dense et brutal

Ils la plongeaient, hurlante et nue,

Afin que son âme ingénue

Vivante, s’immisçât dans le cœur du métal.

Et l’âme restant prisonnière

Dans la grande cloche de fer

D’avoir au long des jours aimé, vécu, souffert –

Donnait la vie à la matière

Pour que, là-haut, dans la lumière

La cloche pût chanter comme un gosier de chair.

Car l’airain sacré chante et pleure

La joie et le deuil tour à tour

– Au-dessus des vivants et des morts, dans sa tour –

Comme autrefois, dans sa demeure,

Pleurait ou chantait, selon l’heure,

Celle à qui l’on ravit la lumière du jour !

Ô Poète ! Elle est ton symbole

Cette cloche aux grands rythmes clairs :

Plonge ton âme ardente au métal de tes vers

Comme une vierge qu’on immole,

Afin que, vivante parole,

Ton chant se répercute au cœur de l’Univers.

Car sans âme toute œuvre est morte !

Toute cloche aura des sons vains !

Comment édifier des rythmes souverains

Dans la strophe où le souffle avorte ?

Forge tes vers de telle sorte

Qu’ils aient la résistance et l’éclat des airains.

Pierre JALABERT.

Paru dans La Muse française en 1923.

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