Chant des galériens
par HUBERT, Constant (XXe s.), écrivain français
Chant des galériens
Hô !… Hô !… Hô !… Hô !…
Sur les rames, cent bras ont le biceps tordu.
Le chef ? – Ignominie !
Sont-ce des morts, ceux dont j’entends, écho perdu,
Monter la litanie :
Hô !… Hô !… Hô !… Hô !…
Le muscle d’un rameur, de fatigue noué,
Perclus, s’ immobilise.
L’ombre vomit un monstre et ce monstre un fouet ;
Une voix agonise :
Hô !… Hô !… Hô !… Hô !…
Puis la relève mue en sinistre chaos
Cet enfer de détresse,
Pêle-mêle inouï de chairs, de sang et d’os
Qu’un cauchemar oppresse :
Hô !… Hô !… Hô !… Hô !…
Mais, des outres du ciel, sourd un nouveau fléau,
Car voici la tempête.
L’eau meurtrit ces damnés – deux fois damnés de l’eau –
Le vent les interprète :
Hô !… Hô !… Hô !… Hô !…
Ah ! vision d’horreur de tous ces torses nus
Que la vague soufflette,
En bâillonnant, sans fin, de ses mors soutenus,
La bouche qui halette :
Hô !… Hô !… Hô !… Hô !…
La galère aux cent bras, hydre d’abjection,
Fait naufrage et succombe.
Une sirène chante un psaume d’onction
Que ce verset surplombe :
Ô… ô… ô… ô…
Galère des humains, cours de port en récif !
Ta cruelle alternance
Met clameur de blasphème ou chant d’un tour plaintif
Aux lèvres de souffrance :
Hô !… Hô !… Hô !… Hô !…
Les sublimes archets de vos anges gardiens,
Grandes lyres des mondes,
Sanglotent en mineur sur les longs méridiens
À l’accord de nos ondes :
Hô !… Hô !… Hô !… Hô !…
Ô Vierges des Pitiés ! Priez, priez pour nous,
Galériens sur terre !
Ouvrez les paradis de vos dieux à genoux
Aux forçats sans galère !
O… ô… ô… ô…
Constant HUBERT.
Paru dans Hommes et Mondes en 1948.