La petite fille qui n’était pas
par GHIPPIUS, Zénaïde (1867–1945), écrivaine russe
La petite fille qui n’était pas
Là où pourrit un saule chenu,
Où coulait le ruisseau aujourd’hui desséché,
Sur la pente abrupte, une petite fille
Pleure en tressant une couronne.
« Dis-le-moi, petite fille… Qui t’a offensé ?
Je suis seul comme toi… Dis-le-moi ! »
(Je l’ai haïe d’une haine secrète :
À quoi bon cette couronne ?)
Elle eut peur d’avoir été surprise,
Elle a murmuré une étrange réponse.
« Celui qui m’a créée m’a offensée !
Je ne suis pas et je pleure.
Je pleure en tressant ma pauvre couronne,
Et la lumière du soleil me damne.
Pourquoi m’approcher ? Tu sais bien
Que je ne suis pas et ne serai jamais. »
J’ai pensé : une sainte ou une folle.
La sauver ! la sauver !
Celle qui pleure en tressant sa couronne,
La prendre en mon cœur, l’emmener avec moi.
« Oh ! pourquoi me tourmenter !
Ton chemin n’est pas le mien.
Pour moi, tu ne peux rien.
On ne saurait sauver ce qui n’est pas.
Pour moi, tu engagerais ton âme.
Et moi, à tresser ma couronne, je serais toujours là…
Eh bien ! dis-moi donc, que peux-tu ?
C’est Dieu qui ne m’a point donné d’être.
N’approchez pas du précipice, n’approchez pas de ses limites !
Que me veux-tu ? m’aimer, me tuer ?
Je ne comprends ni la mort, ni l’amour.
Laissez-moi tresser ma couronne en pleurant. »
Zénaïde GHIPPIUS,
Poésies, vol. II.
Recueilli dans Anthologie de la poésie russe
du XVIIIe siècle à nos jours, par Jacques Robert
et Emmanuel Rais, Bordas, 1947.