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L’aveugle, ou le crieur du Rhône

par DESBORDES-VALMORE, Marceline (1786-1859), poétesse française


L’aveugle, ou le crieur du Rhône

ÉLÉGIE.

On avait couronné la Vierge moissonneuse ;

Le village à la ville était joint par des fleurs.

La jeunesse et l’enfance y mêlaient leurs couleurs,

Et le vieillard riait d’une vendange heureuse.

Tout à coup le plaisir cessa ;

Car c’est le feu follet qui s’éteint dès qu’il brille :

Et dans l’ombre un long cri glaça

Jusqu’au chant de la jeune fille :

« Rendez, rendez l’enfant dans la foule égaré !

« Pour l’appeler encor sa mère a tant pleuré !

« Son cœur est épuisé d’une torture amère ;

« Sa clameur s’est changée en un silence affreux ;

« L’enfant ne dira pas qu’il est bien malheureux ;

« Il ne prononce encor que le nom de sa mère.

« Quoi ! pas une voix ne répond !

« Ne l’avez-vous pas vu jouer sur le rivage ?

« Hélas ! le Rhône est si profond,

« Et l’on est si faible à cet âge !

« Rendez, rendez l’enfant dans la foule égaré !

« Pour l’appeler encor sa mère a tant pleuré !

« Ses cheveux du blé mûr ont la couleur dorée,

« Ses yeux sont noirs et doux, ses dents croissent encor ;

« Ses pas abandonnés n’ont qu’un craintif essor,

« Et de bluets, tantôt, sa robe était parée.

« Vous pourrez le rencontrer nu,

« Car souvent la misère a dépouillé l’enfance :

« Vous l’aurez bientôt reconnu

« L’ange qui pleure sans défense.

« Rendez, rendez l’enfant dans la foule égaré !

« Pour l’appeler encor sa mère a tant pleuré ! »

Le vieux crieur se tut. De la morne assemblée

Il attendit longtemps un mot, un seul… En vain !

Les mères enchaînaient leurs enfants sur leur sein,

Et de vagues frayeurs cette nuit fut troublée.

On dit qu’un mendiant passa,

Couvert d’affreux lambeaux, à la marche furtive,

Et qu’un jeune cri s’effaça

Dans l’air avec la voix plaintive :

Rendez, rendez l’enfant dans la foule égaré !

Pour l’appeler encor sa mère a tant pleuré !

Madame DESBORDES-VALMORE.

Recueilli dans Tablettes romantiques, 1823.

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