La Mémoire littéraire, historique
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L’imprévu

par BAUDELAIRE, Charles (1821-1867), poète français


L’imprévu

Harpagon qui veillait son père agonisant,

Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches :

« Nous avons au grenier un nombre suffisant,

Ce me semble, de vieilles planches ? »

Célimène roucoule et dit : « Mon cœur est bon,

Et naturellement, Dieu m’a faite très belle. »

– Son cœur ! cœur racorni, fumé comme un jambon,

Recuit à la flamme éternelle !

Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,

Dit au pauvre, qu’il a noyé dans les ténèbres :

« Où donc l’aperçois-tu, ce créateur du Beau,

Ce redresseur que tu célèbres ? »

Mieux que tous, je connais certain voluptueux

Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,

Répétant, l’impuissant et le fat : « Oui, je veux

Être vertueux, dans une heure ! »

L’Horloge à son tour, dit à voix basse : « Il est mûr,

Le damné ! J’avertis en vain la chair infecte.

L’homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur

Qu’habite et que ronge un insecte ! »

Et puis, quelqu’un paraît que tous avaient nié,

Et qui leur dit, railleur et fier : « Dans mon ciboire,

Vous avez, que je crois, assez communié

À la joyeuse Messe noire ?

Chacun de vous m’a fait un temple dans son cœur ;

Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde !

Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,

Énorme et laid comme le monde !

Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,

Qu’on se moque du maître, et qu’avec lui l’on triche,

Et qu’il soit naturel de recevoir deux prix,

D’aller au Ciel et d’être riche ?

Il faut que le gibier paye le vieux chasseur

Qui se morfond longtemps à l’affût de la proie.

Je vais vous emporter à travers l’épaisseur,

Compagnons de ma triste joie,

À travers l’épaisseur de la terre et du roc,

À travers les amas confus de votre cendre,

Dans un palais aussi grand que moi, d’un seul bloc

Et qui n’est pas de pierre tendre ;

Car il est fait avec l’universel Péché,

Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire ! »

– Cependant, tout en haut de l’univers juché,

Un ange sonne la victoire

De ceux dont le cœur dit : « Que béni soit ton fouet,

Seigneur ! que la Douleur, ô Père, soit bénie !

Mon âme dans tes mains n’est pas un vain jouet,

Et ta prudence est infinie. »

Le son de la trompette est si délicieux,

Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,

Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux

Dont elle chante les louanges.

Charles BAUDELAIRE.

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