La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

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Le poète

par ALLETZ, Édouard (1798-1850), homme de lettres français


Le poète

À M. N. Lemercier

I.

De l’espace et du temps, grand Dieu, tu m’as fait roi !

Des astres dans mon sein j’écoute l’harmonie.

Eux sont dans l’univers, et le monde est en moi :

J’ai tout un ciel dans mon génie.

Je m’entoure à mon gré de cent peuples divers ;

Et dans l’immensité des déserts de mon âme,

Brillant de tous côtés d’une céleste flamme,

Roule à mes yeux notre univers.

Moi, je nage, en jouant, dans des flots de lumière,

Quand l’ombre vous ravit l’horizon éclipsé.

Je parais immobile ; et du pôle glacé

Mon esprit touche la barrière.

Je dis à ma pensée : Allons, fume, volcan !

Sois l’amour, la colère, un autel, un grand homme,

Un vallon plein de fleurs, le Panthéon de Rome

Ou l’écume de l’océan !

Je veux : ma trace brille avec honneur suivie

Par mille êtres charmants de mon souffle animés.

J’inonde avec le feu, superflu de ma vie,

Leurs cœurs que Dieu n’a point formés.

Je leur donne des pleurs, je leur fais des années ;

Je leur compose un ciel sur leurs têtes grondant ;

Lave des passions, de mon sein débordant,

Tu sillonnes leurs destinées !

Partout je porte un monde où j’aime à m’envoler.

Qu’on ne peut me ravir, où l’on ne peut m’atteindre ;

Mon sort est de le voir, mon bonheur de le peindre,

Ma gloire de le révéler.

Je dispense l’éclat dont mon front s’environne :

Sans l’épuiser le monde a senti mon ardeur ;

Le rayon sort toujours des feux de ma couronne

Et n’ôte rien de ma splendeur.

II.

À l’instinct sacré qui l’anime

L’âme en vain voudrait renoncer ;

Et je porte le joug sublime

De l’ardent besoin de penser.

Aussi fier que la nef superbe,

Au bord des flots, qui dort sur l’herbe,

Pleurant sous son mât incliné,

Je sécherais sur le rivage,

En deuil même de cet orage

Dont les éclairs m’ont sillonné.

Du Génie ô destin funeste,

Quand, privé de tout aliment,

Il cherche son flambeau céleste

Qui tombe, mais encor fumant !

Son démon partout l’accompagne :

Ses yeux dévorent la montagne,

Jaloux d’un nouvel horizon ;

Et de ses ailes la Pensée,

Comme l’hirondelle lassée,

Bat les grilles de sa prison.

III.

Mais souvent, au cercueil menacés de descendre,

Notre esprit nous obsède ; il nous force à reprendre

Le tissu des travaux,

Présente à notre soif ses trompeuses fontaines,

Et du feu par le mal répandu dans nos veines

Anime la couleur de nos derniers tableaux.

Tel un guerrier tenant le frein blanchi d’écume,

Pour voler à la mort, bat son coursier qui fume

Sous l’éperon sanglant ;

Ou tel un daim léger, qui flaire sa pâture,

Du cytise embaumé vient brouter la verdure

Au bord d’un gouffre ouvert, sur le rocher tremblant.

IV.

Jour de délice

Qui vois mon sillon terminé ;

Où le bouquet a couronné

Mon édifice !

À mes yeux luit

L’aurore de la récompense.

D’une âme qui brûle et qui pense

Je tiens ce fruit.

Fuis dans l’espace,

Univers tombé de mes doigts !

Je parle, et n’ai plus dans ma voix

Un son qui passe.

De feux orné

Vers le malheur mon esprit vole :

Va, lui dis-je, éclaire et console

L’infortuné !

Où sur tes ailes mon image

Va parvenir,

Jusque sur le dernier rivage

Fais-moi bénir !

Ô douce gloire !

On m’aime et l’on ne me voit pas :

De mon œuvre sur le trépas

C’est la victoire.

V.

Enivrés quelquefois d’un céleste pouvoir,

Nous transgressons les lois de l’auguste devoir

Qu’impose le génie :

Nous faisons de la gloire un abus éternel ;

Plus mon nom s’étendra, plus je suis criminel ;

Et l’immortalité rend la faute infinie.

Le sceptre du talent, au jour prédestiné,

Fera devant le Dieu qui me l’avait donné

Mon honneur ou ma honte :

Sur la face du monde où mes fruits ont germé,

De chaque sentiment dans les âmes semé

À ta justice, ô Dieu, ma gloire rendra compte !

VI.

J’ai des tempêtes dans ma voix,

Et du fond de ma solitude,

Armé des foudres de l’étude,

Je gronde sur le front des rois.

Mon haleine, quand je respire,

Soulève un peuple, abat l’empire

Que des siècles unis la colonne soutient :

Je vois un trône qui s’écroule,

Et, dans sa poussière qui roule.

Ma pensée apparaît et jusqu’à moi revient.

Si la victoire se prononce

Pour le tyran que j’ai bravé,

De la liberté que j’annonce,

À mon tour, je languis privé.

S’il ne peut acheter la muse

Qui de chanter ses lois refuse,

Pour étouffer sa voix, il ose l’enchaîner ;

Et vainqueur, ferme le tonnerre

Du bronze d’où sortait la guerre,

Et qu’au joug de sa marche il n’avait pu traîner.

VII.

D’un prix non moins amer, le ciel vend à mon âme

Ces longs transports, ce rêve où je dors dans la flamme,

Cette extase où la vie est mêlée au repos,

Sommeil de l’alcyon sur l’abîme des flots.

Je vois l’indigence,

Avec diligence,

Guetter mon retour

Du brillant séjour

Où mon cœur oublie

Les soins de la vie ;

Où, buvant le jour,

L’espoir et l’amour,

Je vis de moi-même,

Et nourri d’accords,

Près du Beau suprême,

Romps les nœuds du corps.

Bientôt la Fortune,

Dont j’ai fui la cour

Qui m’est importune,

Se venge à son tour ;

Et, branlant sa tête

D’un air de mépris,

M’exclut de la fête

De ses favoris.

Leur joyeuse troupe,

Le front ceint de fleurs,

Rira de mes pleurs,

Et, tenant sa coupe,

Me suivra des yeux,

Quand tombé des cieux,

Privé de lumière,

De honte enflammé,

Couvert de poussière,

Presque inanimé,

Dans ma faim cruelle,

Je traîne mes pas,

En cachant cette aile

Qui ne soutient pas.

Ô servitude affreuse ! ô souffrance infinie,

Lorsque le fouet sanglant de la nécessité

Nous force à labourer le champ de l’harmonie

De nos pleurs humecté ;

Quand l’esclave en sueur, sur sa tête empressée,

Dans le marché du jour tout confus vient offrir

Ces fruits trop tôt ravis aux feux de la pensée

Qui n’a pu les mûrir ;

Lorsque du feu divin soufflant un reste avare,

Pour lever un tribut sur la foule barbare,

La Muse étale aux yeux un débris dévoilé

De son sein mutilé.

Quand nous ne chantons plus, libres dans nos caprices ;

Quand flatteurs des humains dont nous marchions les rois,

Nous composons l’encens que demandent leurs vices,

Et recevons leurs lois !

VIII.

Si nos coursiers vont à la gloire,

Notre aiguillon veut les presser ;

Mais quelquefois vers la mémoire,

Libres, ils cessent d’avancer.

On sent qu’on touche la limite,

Par la nature en nous prescrite

Au vol vers l’immortalité :

L’ambition tombe avec rage

Sur cet immobile rivage

Où notre nom dort arrêté.

IX.

Autre vanité de la vie !

Un insecte ôte le sommeil ;

Un brin de paille nous envie

Les rayons du plus beau soleil.

Le Génie, en son jour de fête,

Du voile qui pare sa tête

Pleure l’éclat et la fraîcheur,

Si, pareille au grain de poussière,

La critique la plus légère

Seule en effleure la blancheur.

X.

Bercé par le flot des louanges,

L’homme trouve un immense écueil.

Il se croit Dieu, cherche des anges

Faits pour adorer son orgueil.

Trop fier pour penser que le monde

Renferme un cœur qui lui réponde,

Il concentre son âme en lui ;

Et d’aimer perdant l’habitude,

Se dévore en la solitude

De son inépuisable ennui.

XI.

Au gouffre d’une fausse joie

Il jette un nom qui tombe et fuit :

L’abîme troublé lui renvoie

Un peu d’écume, un peu de bruit.

Dieu seul comblerait sa pensée.

L’âme grande est bientôt lassée

Du vain suffrage des humains.

Ah ! pour l’orner de fleurs nouvelles,

Trempons aux sources éternelles

Un laurier flétri dans nos mains !

Édouard ALLETZ,

Esquisses poétiques de la vie, 1861.

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