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Un soir dans la cité

par PRUDHOMME, Eustache (1845-1927), poète canadien-français


Un soir dans la cité

Les ombres planent sur la ville !

La fumée au-dessus des toits,

Dans l’air vaporeux et tranquille

S’élève et s’étend à la fois.

De temps en temps se fait entendre

Un bruit de machines pesant,

Ou bien une voix douce et tendre,

Au sein du bal éblouissant.

Pourquoi suis-je mélancolique

Devant ces spectacles divers ?

Mon âme, autrefois pacifique,

Est soudain remuée ainsi qu’un flot des mers !

Sous les pieds confus des passants

Résonne le pavé sonore ;

La foule se croise en tout sens

Pour des intérêts qu’on ignore.

Les uns viennent dans leur famille,

Se reposer de leur labeur ;

D’autres, dans un salon qui brille,

Vont boire un philtre empoisonneur.

Pourquoi suis-je mélancolique

Devant ces spectacles divers ?

Mon âme, autrefois pacifique,

Est soudain remuée ainsi qu’un flot des mers !

Ici le riche orgueilleux passe,

Le front haut et l’oeil dédaigneux ;

Cet homme porte une âme basse

Sous un extérieur pompeux ;

Là, d’une modeste chapelle

Une femme vient en priant ;

Sur le givre d’une ruelle,

Là tremble un pauvre mendiant.

Pourquoi suis-je mélancolique

Devant ces spectacles divers ?

Mon âme, autrefois pacifique,

Est soudain remuée ainsi qu’un flot des mers !

Ici les clameurs de l’Impie,

La voix forte des passions,

Les bruits nocturnes de l’orgie

M’ont rempli d’étranges frissons ;

Là, c’est un vieillard, c’est l’enfance

Dont la prière monte aux cieux ;

Là, c’est un prêtre qui s’avance

Dans le temple silencieux.

Pourquoi suis-je mélancolique

Devant ces spectacles divers ?

Mon âme, autrefois pacifique,

Est soudain remuée ainsi qu’un flot des mers !

De loin en loin des flambeaux brillent,

La foule marche à leur lueur ;

Leurs fronts confusément oscillent

Comme la rame du pêcheur,

Et l’on entend une voix sourde,

Un bruissement répété,

Parcourir comme une onde lourde

Les artères de la cité !

Pourquoi suis-je mélancolique

Devant ces spectacles divers ?

Pourquoi mon âme, autrefois pacifique,

Se sent-elle battre ainsi qu’un flot des mers ?

C’est que, quand viennent les ténèbres

Sur la ville se replier,

Elle porte en ses plis funèbres

Le symbole de l’homme entier ;

De l’homme avec son harmonie

Et ce qu’il à de discordant ;

De l’homme avec tout son génie,

De l’homme avec tout son néant.

Lui, l’être presque divin, porte

En lui sa contradiction ;

Une matière inerte et morte

S’anime et devient sa prison.

Inconstant, borné, méprisable,

Il a pourtant sa majesté ;

De front cet être périssable

Regarde l’Immortalité !

Le bien et le mal se disputent

Son âme souple pour les deux ;

Les passions contraires luttent

Avec un tumulte orageux.

Tel système était vrai naguère,

Un autre aujourd’hui le détruit ;

Où l’un dit : « Aurore ! Lumière ! »

L’autre dit : « Crépuscule ! Nuit ! »

Oh ! l’humaine raison ressemble

À la ténébreuse cité !

Elle est inquiète, elle tremble,

Cherchant partout la vérité.

De loin en loin des flambeaux rares

Montrent vaguement le chemin :

Dans les âges ils sont des phares

Pour éclairer le genre humain.

Et moi, je poursuis sous les ombres

Ce mouvement universel.

Je sens mes pensers, joyeux, sombres,

Se précipiter vers le Ciel,

Les uns comme l’écho d’un psaume,

D’autres comme un cri de démon ;

Et je me dis : « Que serait l’homme,

S’il n’avait la Religion ? »

Voilà pourquoi je suis si triste,

Comme l’écume de l’écueil,

Comme la harpe du Psalmiste

Quand il pleure au bord d’un cercueil.

Voilà pourquoi mon sein déborde

D’orageuses émotions,

Et sent vibrer, comme une corde,

La fibre de ses passions.

Maintenant tout se tait !… La route est solitaire !

Le vent gémit dans l’ombre ainsi qu’une prière !…

La ville entière est comme un sépulcre fermé !…

Tout dort !… Qu’est devenu tout ce peuple animé

Que l’intérêt faisait mouvoir sur chaque rue ?

Comme un torrent séché la foule est disparue. –

Quel silence !… Est-ce là un foyer agité

Où sonnaient les échos de la grande cité ?

Et ces seins où battaient tant de désirs stériles,

Pourquoi sont-ils soudain devenus si tranquilles ?

Ô sommeil !… Ô funèbre image de la mort !…

On sourit à la vie, on fait du bruit d’abord ;

Et puis il vient un jour où chaque homme succombe,

Pour aller s’endormir dans la nuit de la tombe.

Eustache PRUDHOMME.

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