La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

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Sur un air de Bach

par USAIRE, Geneviève (XXe s.), poétesse française


Sur un air de Bach

À vous, mon amie.

À tant d’autres.

Ô les Maisons tombant tels des châteaux de cartes !

Les seuils, les corridors, les humbles souvenirs !

Et la façon qu’ils ont, soudain, de retenir

En cet instant précis où il faut qu’on en parte !

Ô la Terre où sans fin s’est empreint le lacis

De nos courses d’enfant et de nos longues routes !

Ô la chambre, la table où nous fûmes assis

Avec nos cœurs ployants de soleil ou de doutes !

Ô l’accueil, ô l’abri, ô l’asile des murs

Dans la brusque douceur de fermer une porte

Et de se retrouver avec un cœur plus sûr !

Et la vie au dehors, fugace, déjà morte !

Ô Jardin, ô les fruits soleilleux du verger !

L’abeille dans la fleur et la fleur sur la branche !

Ô Maison de toujours, et maison du dimanche,

Petite arche sereine au milieu du danger,

Tout a péri, tout a sombré dans la tempête,

Et des ans de labeur n’ont pas su retenir

La maison du travail et celle de la fête

Éboulée à jamais au seuil du souvenir.

Puisquel’oiseau blessé gémit

Puisque sa voix dolente appelle

Et qu’àl’entendre ainsi, l’ami

Sent faiblirson cœur et chancelle,

Puisqu’ence monde où tout finit

Si peu de choses sont réelles

À part la branche, à part le nid

Où l’on peut replier son aile,

Puisque l’oiseau s’apaise au seul son de sa voix,

Puisque plaindre son mal guérit la tourterelle,

Puisque vous avez mal et que vous avez froid,

J’évoquerai pour vous la maison d’autrefois.

Nous pousseronsla porte brune

En face des grands marronniers,

Quand, polis comme un clair de lune,

Claquaient les marrons à nos pieds.

Les hymnesde la proche église,

Toutmêlés d’encens cultuels,

Porteront longtemps dans la brise

Les derniers accords rituels,

Nous pénétrerons àl’office

Où l’ordre le plus délicat

Présidait toujours au service

De la réserve et des repas ;

Nousouvrirons la salle basse

Où souvent l’hospitalité

Réconfortait une âme lasse

Au feu clair de votre bonté ;

Versle soir, nous irons ensemble

Par le large escalier luisant,

À l’étage qui nous rassemble

Dans la paix du jour finissant.

Dansla bibliothèque vaste,

Auxlongs rideaux silencieux

Les dos des livres sont d’un faste

Austère etrévérencieux.

De part etd’autre sont les chambres,

– Des rires jeunes vont fusant –

Quandla lampe allume son ambre,

Près d’elle un bouquet reposant

Lance le jeudes souples tiges

Et suspenddu silence autour.

Lesoir est un chant que dirige

La mesurede votre amour.

Ample nuit… Sonsouffle dévale

Sur le parc où l’automne dort.

On entend résonner les dalles

De quelque lointain corridor.

Chacun alors ferme sa porte

Sursa pensée et sur le jour –

Furtif univers qu’on emporte

Avecsoi, sans cesse, toujours –

« Mon Dieu, laissez ! je sais la place !

Je sais la serre et le verger.

On y verrait encor ma trace

Car, sans doute, rien n’a changé.

Je reconnaîtrai bien la terre.

Nousavions un pacte secret.

Levieux clocher du presbytère

Nedoit s’y pencher qu’à regret.

Voyez,sinueux de verdure,

Ces chemins que je connais bien,

Les seuls chemins à la mesure

De mon long pas quotidien.

Chaque porte s’ouvre sans peine,

Chaquechose tout bas me veut,

Laissez que j’aille, à perdre haleine,

Un vieux feutre sur mes cheveux.

Je sais bien qu’il faut sur les claies

Visiter les fruits qui sont mûrs,

Élaguer la branche des haies,

Serrer la récolte en lieux sûrs.

Mesmains en ont tant l’habitude

Que je ne m’en lasserai pas ;

D’ailleurs j’aime la servitude

De l’ample fatigue à mes bras.

J’aime les branches irréelles

Étincelantes de vos dons

Où se fendent les mirabelles

Toutes gluantes de bourdons.

Laissez que tout encordemeure

Et glisse au rythme des saisons !

Pourme reposer tout à l’heure

N’ai-je pas toute la maison ?

Leschambres, les hautes armoires.

Sont ruisselantes des trésors

Que j’entretenais pour la gloire

Unique etdroite de l’effort.

Quandils étaient miens – ô Mystère –

Souvent, d’un cœur indifférent,

M’y sentant par trop solitaire,

J’ai dit : « Mon Dieu, si Tu veux, prends !… »

Mais c’était par jeu, par caprice,

Voussavez qu’au-delà des mots

Notrecœur, en ses sacrifices,

Distingue mal le bien des maux.

Ah ! ma douleur trouve une trêve !

Vous ne pouviez pasm’accabler

C’était sans doute un mauvais rêve

Un vain effort de me troubler.

Vous savezce qu’est une prune

Cueillie à même le prunier,

Ce qu’est une poire, rien qu’une,

Poséeau-dessus du panier,

Ce qu’est une rose, une nèfle

Une framboise de velours,

Et même une feuille de trèfle

Au duvet d’argent tout autour,

Voussavez – et mon cœur se brise –

Ce qu’estun lit pour des enfants !

Le pli deshabitudes prises

Quanddésormais tout les défend.

Voussavez, mieux que personne

Quesi, d’un cœur vif et ardent,

Je donne bien ce que je donne,

Je donne mal ce qu’on me prend ! »

– Mon enfant, la plupart des hommes

Marchent en vain par l’univers.

À tous,il faut la mort en somme

Pour que leurs regards soient ouverts.

Les rivages qu’ils appréhendent

Sont cependantsi purs, si clairs,

Que leurs traits crispés se détendent

Et la paix descend sur leur chair.

Or, toi, sur la terre penchée,

Combien de fois, parmi les fleurs,

Ne t’es-tu sentie arrachée

Au monde merveilleux d’ailleurs ?

Toutvivait dans ta solitude :

Un silence…un deuil… un regard…

Tout pourtoi devenait prélude

Rien jamais ne te fut hasard.

Fallait-ildonc que, si vivace,

Un peu de terre ait su capter

La paixd’un cœur de peu de place

Où Je voulais seul habiter ?

Vois, quand Je prodigue, J’enlève !

– Le bon doit devenir meilleur –

Enfant, si j’ai brisé ton rêve

C’était pour l’achever ailleurs.

Désormais que toute la terre

Soit ton héritage, ton bien !

Que tonâme – libre et légère –

Se dégagede tout lien,

Car ayantsondé ton courage

Voicila plus belle saison

Où la mort n’étant qu’un passage

Tu rentreras à« La Maison »!

Geneviève USAIRE, Au jardin de Peau d’Âne, 1945.

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