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Souvenirs de Bretagne

par NUGENT, Charles de (1806-1881), poète et journaliste français


Souvenirs de Bretagne

J’ai quitté le pays que l’Océan termine

En grondant aux pieds du Men-hir1,

Le pays dont la voix redit comme l’hermine :

« Plutôt mourir que me ternir. »

J’ai quitté ses hameaux, ses forêts, ses landes,

Où sont semés à chaque pas

D’historiques hauts faits et de saintes légendes,

Et je ne les oublierai pas.

Je penserai toujours à l’orageuse grève

Où chaque enfant cache un marin

Et s’essaie à dompter le flot qui se soulève

Comme on dompte un coursier sans frein.

Je penserai toujours à ses hautes églises,

À ses audacieux défis,

À ses récifs naïfs qu’au coin de l’âtre assises

Les mères content à leurs fils ;

Je penserai toujours à la mâle harmonie

Qui près des autels abattus

A du christianisme éveillé le génie

Et fait renaître ses vertus2 ;

Je penserai toujours à la fosse sanglante

Des égorgés de Quiberon,

Matelots engloutis sans que leur main vaillante

Ait abandonné l’aviron.

Paysans et seigneurs pour la même croyance,

Les mêmes lois, les mêmes vœux,

Marchaient d’un même cœur, et de leur alliance

La même mort serra les nœuds.

On a pu les tuer !… Mais il naît une race

Qui juge à son tour les bourreaux,

Et des scènes de deuil que son burin retrace

Les vaincus seront les héros.

Pour la cause de Dieu, cette terre zélée

Fait un rempart de ses rochers,

Et, comme un étendard levé dans la mêlée

Maintient la croix sur ses clochers.

Des révolutions quand la dent dévorante

Lui mordait, lui fouillait le flanc,

Elle se défendit comme au champ-clos des Trente

Et dut s’abreuver de son sang.

Ses champions couchés dans leurs sépulcres sombres

N’ont pas disparu tout entiers,

Et ses bardes rendront la vie aux nobles ombres

Qui se dressent dans ses sentiers.

Des courtisans courbés dans l’ornière qu’ils suivent

Règlent l’éloge sur l’effroi ;

Mais ici c’est debout que des hommes écrivent

Sans flatter ni tribun ni roi.

Dans la paix elle lit sous ses tours en ruine

D’antiques fables de Merlin,

Mais au bruit du clairon revit sur sa poitrine

La cuirasse de du Guesclin.

Guerrière au bras d’acier et vierge au front d’albâtre,

Son âme prend un double essor ;

Le fer du connétable et la chanson du pâtre

Sont deux joyaux de son trésor.

On a vu tour à tour la menace et la ruse

Unir contre elle leur pouvoir

Et rencontrer toujours son épée et sa muse

Où se rencontre le devoir.

De viles passions quand les vils interprètes

De cupidité font assaut,

Les harpes des Bretons, pour le veau d’or muettes,

Célèbrent le nom du Très-Haut.

Du bonheur du foyer vigilantes gardiennes,

Leurs mélodiques leçons

Du Dieu toujours prié par les mères chrétiennes3

Font mûrir les riches moissons.

Du bien, du mal, chez nous le duel se répète

Et se continuera demain,

Que du Breton-soldat et du Breton-poète

Dieu m’enseigne donc le chemin !

C. de NUGENT.

Paru dans La France littéraire, artistique, scientifique en 1860.


  1. Les pierres druidiques de Carnac.

  2. L’auteur du Génie du Christianisme a peu habité la Bretagne,
    mais n’a jamais oublié qu’elle était sa patrie. habité

  3. On nous permettra de rappeler ici le livre des Mères chrétiennes
    par M. Violeau, auteur des Pèlerinages en Bretagne et d’autres
    ouvrages dans lesquels il y a autant d’intelligence que de cœur.

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