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Shampooing au Portugal

par MASSON, Paul (1849-1896), magistrat français


Shampooing au Portugal

par


Paul MASSON

Avant de vouloir fortement, tâche de savoir quoi.

Mêle la poésie aux réalités de la vie, mais comme on met du sucre dans son café : assez pour en corriger l’amertume, pas assez pour en dénaturer le goût.

Fais prodigalement la part du hasard et accorde-lui un tiers de ton existence : le temps du sommeil.

Parmi les fanatiques de la Révolution ne prends pour amis que ceux qui en 1793 auraient été guillotinés.

Lie-toi momentanément avec ceux qui te déplairont au premier abord, tu goûteras bien plus de plaisir à les détester ensuite.

Si tu tiens tes amis au courant de tes infirmités, n’allègue pas toujours la même. La nouveauté seule excite notre intérêt.

La régularité donne l’illusion de la fréquence. Va voir ton meilleur ami une fois pas mois, mais à jour fixe, et il croira t’avoir tout le temps sur le dos.

Quand tu te sentiras fort en colère, compte jusqu’à dix avant de parler et jusqu’à cent avant d’agir.

Sur ton agenda écris au crayon le mal qu’on te fait, à l’encre le bien qu’on te procure.

Ne laisse pas tes larmes couler inutiles, mais imite le serpent qui du mucus de ses glandes lacrymales se sert comme d’un liquide adhésif pour s’élever plus haut.

Avec un esprit à facettes garde un cœur uni.

Ne sois pas trop hermétique contre les indiscrets et les voleurs ; comme ces fermetures impénétrables, si solides, si compliquées, qu’à tout moment leur propriétaire lui-même cesse d’en être maître et y brise sa mémoire.

Ne demande pas trop curieusement à un homme à cheval où il va, et pose plutôt la question à son cheval.

Si ta conscience essaie de te faire des reproches, n’oublie pas qu’il est de très mauvais goût de s’écouter parler.

Ne regarde pas l’univers à travers le creux étroit de l’anneau nuptial, mais que ton premier amour enchâsse toutes tes visions de son cercle d’or.

Si tu hésites entre deux fiancées ne te décide jamais ; tu regretterais toujours l’autre.

Les pays dont tu voudras garder un bon souvenir, visite-les au départ du voyage de noces, non au retour. Toute l’Italie Septentrionale m’est gâtée.

Quand ton célibat te pèsera, va en partie de plaisir avec un couple bien épris ; le soir même tu auras le cœur moins gros.

Ne fais pas de cadeau à ta femme à l’occasion de sa naissance. Il serait trop cruel de lui rappeler qu’elle a un an de plus.

Quand les personnes que tu auras aimées dans ton enfance seront devenues tellement vieilles que tu ne puisses les reconnaître, ne les aborde pas.

Tu garderas tes sens jusqu’à quarante ans, ton esprit jusqu’à soixante. Avise donc de quel côté les plaisirs sont à ménager.

Ne remplis pas trop généreusement ton cœur ; le luth ne résonne avec tant d’harmonie que parce qu’il est vide.

Tu ne domineras l’orage des passions qu’en élevant ta tête jusqu’au ciel.

Quand tu seras embarrassé sur un détail d’étiquette, regarde comment font les autres. Ceux-ci à leur tour t’imiteront, et c’est ainsi que les bonnes manières ont été créées.

Tu paraîtras un sot peut-être, s’il t’est échappé une sottise ; à coup sûr, si tu cherches à la rattraper.

Console-toi de manquer de présence d’esprit, tu diras plus souvent la vérité.

Ne regrette pas que les circonstances ne t’aient pas aidé à monter ; elles t’auraient peut-être empêché de grandir.

Quand le sermon sera fini à l’église, qu’il commence en toi.

Qu’une ligne de tes écrits fasse toujours penser au moins une page au lecteur !

Lance l’ironie non comme une flèche qui se perd dans l’espace, mais comme le boomerang docile qui vient se remettre à la disposition du guerrier.

Ne mets pas la lumière sous le boisseau mais remplis-le plutôt de ces grains de folie sans lesquels ne va pas le génie.

Ne fais pas de grands gestes pour composer. Les enfants nés d’un viol n’on pas plus de vitalité que les autres.

Si tu ne te sens pas en verve, emprunte aux morts plutôt qu’aux vivants. Le vol est puni plus sévèrement que la violation de sépulture.

Annonce toujours, même s’il n’en est rien, une dizaine de volumes en préparation. Ceci permettra à tes biographes, à quelque moment que tu meures, d’affirmer que tu n’avais pas tout donné.

Paul MASSON.

Paru dans Arte, revista internacional
en février 1896.

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