Sacrifice
par JENNA, Marie, pseudonyme de Céline Renard (1834-1887), poétesse française
Sacrifice
Vous rompez le premier ce pénible silence,
Et vous me demandez raison de ma douleur,
Quand vous avez brisé ma plus chère espérance
En m’ouvrant votre cœur.
Quoi ! vous avez cherché la céleste lumière,
Et votre âme en priant n’a pas su la trouver !
Mais j’ai promis cette âme à l’amour d’une mère,
Et je vais la sauver.
Ici j’étais heureuse et ma vie était belle…
Je vais en me donnant vous acheter à Dieu.
Je ne vous verrai plus qu’en la vie éternelle :
Je viens vous dire adieu.
Il faudra bien qu’à Lui le Seigneur vous amène,
Lorsque, près d’un mourant prosternée à genoux,
Sous ma robe de bure et mon voile de laine,
Je le prierai pour vous.
D’autres courent à Dieu sans regarder le monde,
Comme un oiseau dans l’air s’élance à son réveil,
Comme un fleuve à la mer, comme le cerf à l’onde,
Comme un aigle au soleil !
Moi, je suis prise encore aux lambeaux de la chaîne
Qu’en un effort suprême hier j’ai su briser ;
Aux pieds de son Seigneur, mon urne qui se traîne
Ne sait se reposer.
Je regarde en arrière, et je tremble… et j’écoute…
C’est un cœur partagé que je porte à mon Roi,
Et je laisse partout aux buissons de la route
Quelque chose de moi.
Mais le Seigneur est bon… si bon qu’on peut lui plaire
Avec un cœur brisé ; sa grâce en un seul jour
Console et fortifie ; il me rendra, j’espère,
Digne de son amour.
Adieu ! lorsque pensif, et lassé de la terre,
Au travers des rumeurs qui s’élèvent d’en bas,
Vous entendrez descendre une voix solitaire,
Ne la repoussez pas !
Et puis quand vous verrez apparaître une étoile
Inconnue à vos yeux ; lorsque devant la foi,
Vos préjugés vaincus tomberont comme un voile,
Vous penserez à moi.
J’aurais peut-être dû boire tout le calice,
Emporter mon secret, sourire en m’éloignant.
Vous n’auriez pas compris… ce premier sacrifice
Eût été le plus grand.
Ah ! que le Dieu clément dont la grâce m’invite
Pardonne si je suis faible encore aujourd’hui !
J’ai voulu vous revoir… maintenant je vous quitte,
Et je suis tout à Lui.
Marie JENNA,
Élévations poétiques et religieuses,
1880.