La Mémoire littéraire, historique
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renard jean renardop

par RENARD, Jean-Claude (1922-...), poète français


Ô Père, après les jours…

Ô Père, après les jours de la grande colère,

les jours déjà levés dans la chair et le sang

et que vous fixerez dans leurs grappes amères

pour des saisons dont nul ne peut sonder le temps,

après les jours promis à la terrible mort

dont vous connaissez seul quel sera le silence

et où pour s’être ici exclus de votre corps

tout sera consumé au feu de votre absence,

où chaque être lié par son propre péché

devra porter la mort de sa semence morte

et se condamnera à être condamné

pour que votre justice elle aussi soit parfaite,

où tous les corps seront comme un corps de néant,

un corps obscur, un corps sans signes et sans nom,

un corps extérieur et pareil au non-sens

et dont même le sang restera infécond,

un corps dont les moissons cesseront de germer

et qui vous connaîtra sans pouvoir vous connaître

comme un atroce amour qui ne peut plus aimer

et ne peut pas se taire et ne peut plus renaître,

après et au-delà de ces jours de malheur

dont l’abîme et les temps sont vraiment infinis,

sont vraiment éternels par leur poids de douleur

et par la profondeur où descendra leur nuit,

après eux, malgré eux, et gardé pour eux-mêmes

quand ils auront vraiment consommé toutes peines

et connu jusqu’au fond la souffrance suprême

d’être assoiffé de vous et hors de vos fontaines,

ô Père, quel amour plus fort dans votre amour

que la justice même et que l’éternité

et plus lourd dans l’amour que les corps les plus lourds

et plus profond encor que l’amour révélé,

quelle grâce en vous seul aux sources de la grâce

et cachée dans la gloire à la gloire des jours

garderez-vous Peut-être, ô Père, pour que passe

cette mort elle-même envahie par l’amour,

par un amour si plein de son propre désir

que tout, sans s’y dissoudre, en serait possédé

et que même la mort finirait de mourir

pour être aussi par lui rendue à votre été,

au don du Dieu qui est au-delà de chaque être

l’inaccessible Dieu, et cependant en lui

ce centre essentiel, cet arbre au coeur du centre

qui donne toujours plus qu’il n’attend de ses fruits,

cet amour absolu où en vous se répondent

la seule Vérité, la seule Liberté

qui fondent dans l’Esprit la liberté du monde

et fondent chaque amour et chaque vérité,

convient chaque homme à croître et à s’unir en Elles

pour qu’en étant promus et mûris tous ensemble

et l’un par l’autre ouverts aux sources paternelles

que nul ne connaît seul, – l’Eau de Dieu les rassemble,

et que tout dans vos mains soit vraiment accompli

comme la grappe et l’or, et la Création

tout entière l’Épouse épousée dans l’Esprit

tout entière l’Épouse appelée par son nom,

le grand pays de Dieu, le Corps parfait du Christ

où chaque être en cherchant et en sondant vos signes

ayant su vous aimer, même d’un autre cri,

recevra par amour le vin de votre vigne,

et où l’ultime mort à jamais abolie

pour qu’il ne reste rien qui ne vous soit offert

vous rendra tous les corps dont elle était nourrie

même si à jamais elle a marqué leur chair,

afin qu’en reprenant l’unique nom vivant

que vous aviez pour eux scellé dans votre paix

il n’y ait plus partout qu’un amour et qu’un chant

à louer la splendeur de votre éternité ?

Jean-Claude RENARD, Père, voici que l’homme, Seuil.

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