La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

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Prières d’avant la vie, de pendant et d’après

par NOËL, Marie (1883-1967), poétesse française


Prières d’avant la vie, de pendant et d’après

I

AVANT

Seigneur qui tenez entre vos doigts mon âme

               Comme une chandelle

De pissenlit mûr dont le vent vous réclame

               Ailleurs les cent ailes ;

Qui la tenez frémissante au bord du monde,

               Frêle autant que folle,

Et d’un souffle allez la chasser à la ronde

               Pour qu’elle s’envole ;

Ô Dieu ! qu’allez-vous faire ? Une âme immortelle

               Que nul ne rattrape,

Vous pas même, quand sa route nouvelle

               De vos mains s’échappe.

Prenez garde ! C’est une douleur si grande

               Que le vent immense

Emportera toujours plus loin sur la lande

               Sans fin qui commence !

Ah ! ne me livrez pas si faible à l’espace

               Errant de ma vie

Où nul chemin frayé devant moi ne passe

               Pour que je m’y fie ;

Au champ de détresse et d’affres que personne

               Alentour ne fauche ;

Où, derrière un buisson triste qui frissonne

               – Est-ce à droite, à gauche ?

Couve un étang d’eau vieille et faussement douce

               Plein de péché trouble,

Où quelque Ange en fuite et la Bête à ses trousses

               Pleurent à voix double ;

Où la route qui cherche un pays ignore

               Lequel sera traître…

Laissez-moi sans vivre, ah! vous, Dieu que j’implore,

               Laissez-moi sans être !

N’ouvrez pas au jour hostile qui s’élance,

               La nuit de mon somme,

Pour me jeter tremblante encor de silence

               Dans le bruit des hommes,

Où m’attendent mon ennemi qui se mêle

               Aux fleurs, à la brise,

Et mon ami… Ah ! qu’allez-vous faire ? Une aile

               Que le chasseur brise.

Mon ennemi ? Craindrai-je que sa main vaine

               Me blesse, me touche,

Moi de songe entourée, ô moi, plus lointaine

               Qu’une île farouche ?

Mais mon ami me percera d’une flèche

               Terrible de joie

Et ne viendra pas même dans l’herbe fraîche

               Ramasser sa proie.

En lui, là, commencera ma solitude,

               Ma tombe sans bornes,

Le froid noir où criant dans l’air que dénude

               Un ouragan morne,

Pâle, je cherche à mourir de place en place

               Sans pouvoir atteindre

L’endroit hors de jour et de nuit où trop lasse

               Je pourrai m’éteindre.

Et mourront mes mains, ma bouche, quand sonnée

               Un soir sera l’heure,

Et mes yeux, sans que d’eux tous abandonnée,

               Mon âme, elle, meure.

Elle qui perd son corps en route et ne tremble

               Que plus fort dans l’ombre

Après, hors du sein débile qui rassemble

               Ses ailes sans nombre,

Sans trouver de passage pour disparaître

               Et sortir de vie…

Ô Dieu, retenez votre souffle ! De naître

               Je n’ai pas envie.

Dans votre bouche, ô Dieu, retenez mon âme

               Comme une parole

En danger que le vent épie, une flamme

               Qui deviendra folle.

Quand sera loin de vous envolée au monde

               Ma graine immortelle

D’angoisse, qui pourra d’un souffle à la ronde

               Me délivrer d’elle ?

II

PENDANT…

Père, j’ai bien compris. Si je suis orpheline,

Tremblante au froid du monde et prise par la nuit

Qui s’empare des lieux abandonnés et mine

Les vieux chemins que plus une âme ne conduit ;

Si je n’ai rencontré personne sur la route

Sauf un passant qui se détourne ; si jamais

Je n’ai trouvé, frappant dans le soir qui m’écoute,

La porte pour entrer en celui que j’aimais ;

Si je ne vois pas où s’achève dans la plaine

Le champ de douleur longue où j’erre pauvrement,

C’est qu’en créant le monde et nos places humaines,

Ô Père, vous n’aurez pas pu faire autrement.

Quand le maçon bâtit, les éclats de la pierre

Tombent autour de lui qui frappe, je sais bien.

Et quand elle a taillé sa toile, l’ouvrière

Jette au vent les lambeaux qui ne servent à rien.

Nul ne fait, je sais bien, de créature bonne

Sans condamner le trop de son oeuvre à périr.

– Et moi-même en chantant ces vers-ci j’abandonne

Des mots au coeur battant que je laisse mourir. –

Certes, ô Maître grand, vous êtes plus habile,

Mais la gloire du monde est un chef-d’oeuvre ardu.

Je suis dans votre ouvrage un peu d’être inutile,

Un peu de sang pour rien que vous aurez perdus.

Je suis, ne sachant rien qu’être à vous toujours prête,

Un fil de pauvre sort que briseront vos doigts,

Un docile tissu qui doucement vous prête,

Ô chères mains de Dieu, la misère qu’il doit.

Père, j’ai bien compris : vous avez besoin d’ombre

Pour faire rire mieux la lumière, et besoin

De nuit pour que le jour après ce péril sombre

Soit plus émerveillé de revenir de loin ;

Et besoin dans les champs d’herbe grise, humble, vaine,

Pour que la fleur éclate en plaisir plus vermeil ;

Et de brume, et de pluie, et de temps pleins de peine

Pour que les autres temps soient plus beaux au soleil.

Je sais que les maisons ont une quiétude

Mieux à l’abri, plus close et tiède tout bas

Quand on entend dehors errer la solitude

Et les chemins du soir qui n’arriveront pas ;

Que le bonheur, quand le vent souffre, a plus de charme

Et frissonne serré dans le nid de l’amour

D’un tremblement plus doux, d’une plus chère alarme

Quand s’élève une plainte égarée alentour ;

Qu’il faut à mon ami, pour lui rendre meilleure

La tendresse où son coeur près d’un autre se tient,

Qu’au loin dans l’hiver triste une ombre fuie et pleure.

Et Peut-être c’est moi… Je pleure… Tout est bien.

III

APRÈS

C’est la Mort, ô notre Père, qui m’amène

Dans votre Paradis et me laisse là.

Et je ne connais personne ici qu’à peine

Le Maître de la maison qui m’appela.

Je suis la petite fille en laide robe

Qui n’a pas bien su même laver ses mains

Et dans l’ombre de la porte se dérobe,

Sans oser se voir aux lumières sans fin.

Je suis cet enfant triste au milieu des noces

– Ses parents l’ont oublié le plus souvent –

Gauche, honteux parmi ces choses féroces

Des gens, des regards et du bruit triomphant.

Et le Maître du festin ne sait que faire

De ce petit sot qui de la fête a peur…

Ne vous croyez pas obligé, Notre Père,

De me donner comme aux autres du bonheur.

Le bonheur que vous me voulez, qu’en ferais-je ?

M’asseoir à côté de tous vos saints assis

Dans vos jardins plus lumineux que la neige ?

C’est bien de l’honneur mais, ô Père, merci !

Le bonheur, c’eût été, très loin dans la plaine

Très seul, très tard, ne plus savoir où l’on va

Et tout à coup une main vous prend, vous mène…

Ô Dieu ! c’eût été ce pauvre moment-là.

S’il se peut ici qu’une grâce me change

En âme qui n’a pas encore pesé,

Légère au ciel comme une aile de jeune ange

Qui nulle part n’a besoin de se poser,

Le bonheur, c’eût été, très lourde, très lasse,

Tomber d’un vol qui se brise dans le coeur

À peine entr’ouvert de celui-là qui passe

Et ne plus sortir jamais de sa douceur.

Ah ! vous aurez beau ce soir me tenir prête

Une auréole, ô vous qui n’avez permis

Jamais qu’en tremblant j’aille cacher ma tête

Pour y dormir dans l’ombre de mon ami.

Vous aurez beau maintenant me faire entendre

À l’oreille les sept voix du Saint-Esprit,

Quel Verbe, si Dieu soit-il, pourra me rendre

Le mot d’amour que personne ne m’a dit ?

Seigneur, ah ! je vais vous donner de la peine

Plus que je ne vaux et n’ai jamais valu,

Ô vous qui payez ici-haut l’âme humaine

Du mal que là-bas lui coûta son salut.

Peut-être je fus plus faible que mauvaise,

Rien que maladroite et vous cherchez en vous

Pour moi, qui n’eus pas sur terre beaucoup d’aise,

La céleste part des pauvres et des doux.

Vous voudriez, à cette vierge dont la faute

La plus grande hier fut Peut-être un regret,

Découvrir enfin dans la lumière haute

Vos jeux purs… mais qu’ai-je à voir dans vos secrets ?

Mais quand j’apprendrais à vous compter dans l’aire

Où la Trinité met ses Dieux en commun,

Je n’aurais voulu rien que savoir naguère

Comment deux coeurs fols ensemble n’en font qu’un.

Ah ! tous ceux qu’un soir vous avez l’un à l’autre

Mêlés, chancelants d’espérance et d’appel,

Les voici, leur joie assise dans la vôtre.

À leurs doigts voici leurs anneaux éternels.

Ceux qui pour toujours s’aimèrent au passage

Comme j’eusse aimé si l’un avait voulu,

Les voici, beaux, fiers, se touchant le visage

Dans leur baiser que rien ne déliera plus.

Mais moi, Père, comment les regarderai-je ?

Moi si seule sans fermer à chaque instant

Mes yeux vides où passera le cortège

De leurs noces qui vont durer si longtemps ?

Ah ! j’ai pu supporter la terre, elle passe !

Elle change ! Elle est pleine jusqu’à la fin

D’espérance toujours brave, jamais lasse,

Qui va se fiant aux détours du chemin ;

L’espérance à travers les saisons avares

D’un jour autre qui viendra vous secourir,

D’un jour autre qui sur les routes plus rares

Ne vient pas… et l’espérance de mourir.

Mais c’est fini maintenant, fini d’attendre.

Chacun a reçu, chacun garde sa part

D’amours saintes, de feu pur qui va reprendre.

Pour qui n’a rien eu, rien ne reste… Trop tard !

Et l’enfant qui crut avec son doux courage

Se hâter vers un nid providentiel,

Dans le froid d’en haut sent faiblir son visage

Et soudain éclate en sanglots dans le ciel.

Il pleure, arrêté dans ce ciel sans remède,

Il pleure en ce ciel des autres, où l’instant

Du bonheur humain ne viendra plus à l’aide

De son âme, hélas! qui fut humaine tant !

Ah! Père, n’allez pas, je vous en supplie,

À cause de moi vous faire du souci.

Pour être heureuse, ô Dieu, j’ai trop de folie,

Trop de douleur éternelle pour ici.

Mais s’il vous plaît – ô Dieu, vous êtes le Maître

Et je n’ai pas de conseil à vous donner –

Mais s’il vous plaisait après m’avoir fait naître

Et mourir en vain, d’enfin me pardonner,

Ce coeur que vous m’avez fait, blessé d’avance,

Puisque nul n’en a besoin pour le sien,

Puisque, si je tombe en quelque puits immense,

À personne autour il ne manquera rien,

Puisque personne hors vous n’a vu mon âme,

Mieux vaudrait Peut-être – ô Dieu, ne craignez pas

Si vous la tuez, que quelqu’un la réclame –

Peut-être en finir avec elle tout bas,

En finir pour la guérir d’être immortelle

– Immortels seront les autres ! – me guérir,

Par pitié, d’être sans fin à cause d’elle

Ce mal qui ne peut ni vivre, ni mourir.

Ah ! pendant qu’en vous elle frissonne, tendre

Comme un duvet chassé là par le refus

Des vents heureux qui ne veulent pas le prendre,

Vous, ô vous, son Créateur, soufflez dessus.

Soufflez comme hier vous soufflâtes, ô Père,

Pour faire entrer ce fol tremblement humain,

Cette inquiétude en quelque peu de terre

Que vous teniez dormante encore en la main.

Un soupir de vous sera mon dernier être,

Je passerai… je n’aurai plus jamais de moi,

Plus jamais ni vent ni nouvelle… Mon Maître,

Voulez-vous autre chose ? Ah ! que voulez-vous ?

– Toi.

Marie NOËL.

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