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Présentation de la Beauce

par PÉGUY, Charles (1873-1914), poète et essayiste français


Présentation de la Beauce

à Notre Dame de Chartres

Étoile de la mer voici la lourde nappe

Et la profonde houle et l’océan des blés

Et la mouvante écume et nos greniers comblés,

Voici votre regard sur cette immense chape.

Et voici votre voix sur cette lourde plaine

Et nos amis absents et nos coeurs dépeuplés,

Voici le long de nous nos poings désassemblés

Et notre lassitude et notre force pleine.

Étoile du matin, inaccessible reine,

Voici que nous marchons vers votre illustre cour,

Et voici le plateau de notre pauvre amour,

Et voici l’océan de notre immense peine.

Un sanglot rôde et court par delà l’horizon.

A peine quelques toits font comme un archipel.

Du vieux clocher retombe une sorte d’appel

L’épaisse église semble une basse maison.

Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.

De loin en loin surnage un chapelet de meules

Rondes comme des tours, opulentes et seules

Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.

Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre

Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.

Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux

Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.

Vous nous voyez marcher sur cette route droite,

Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents

Sur ce large éventail ouvert à tous les vents

La route nationale est notre porte étroite.

Nous allons devant nous, les mains le long des poches,

Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,

D’un pas toujours égal, sans hâte ni recours.

Des champs les plus présents vers les champs les plus proches…

Nous sommes nés pour vous au bord de ce plateau,

Dans le recourbement de notre blonde Loire,

Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire

N’est là que pour baiser votre auguste manteau.

Nous sommes nés au bord de votre plate Beauce

Et nous avons connu dès nos plus jeunes ans

Le portail de la ferme et les durs paysans

Et l’enclos dans le bourg et la bêche et la fosse.

Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate

Et nous avons connu dès nos premiers regrets

Ce que peut recéler de désespoirs secrets

Un soleil qui descend dans le ciel écarlate.

Et qui se couche au ras d’un sol inévitable

Dur comme une justice, égal comme une barre,

Juste comme une loi, fermé comme une mare,

Ouvert comme un beau socle et plan comme une table.

Un homme de chez nous, de la glèbe féconde

A fait jaillir ici d’un seul enlèvement,

Et d’une seule source et d’un seul portement,

Vers votre assomption la flèche unique au monde.

Tour de David, voici votre tour beauceronne.

C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté

Vers un ciel de clémence et de sérénité,

Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

Un homme de chez nous a fait ici jaillir,

Depuis le ras du sol jusqu’au pied de la croix,

Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois,

La flèche irréprochable et qui ne peut faillir.

C’est la pierre sans tache et la pierre sans faute,

La plus haute oraison qu’on ait jamais portée,

La plus droite raison qu’on ait jamais jetée,

Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute.

Charles PÉGUY.

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