Plaintes
par GAIDAN, Jean (1809-1883), poète français (membre de l'Académie de Nîmes et président de l'école félibrienne)
Plaintes
Plainte d’un atome et sanglot d’un monde
Ont le même écho sous l’arche profonde.
La neige, qu’apporte un souffle ennemi,
A surpris aux champs la pauvre fourmi ;
Sous les blancs flocons où la mort l’assiège,
L’insecte s’écrie : Ô puissante neige !
Au ver mutilé, la neige répond :
Moi, puissante ! Hélas ! devant un rayon
Je vais dès demain sans bruit disparaître ;
Le soleil, voilà le fort et le maître.
Contre un peu de brume alors courroucé :
Quelle est votre erreur ! dit l’astre éclipsé ;
Ce néant me jette une ombre au visage :
Le puissant n’est pas celui qu’on outrage.
– Mais, crie aussitôt le rideau mouvant,
Je flotte au hasard porté par le vent,
Jouet de la brise et de la tempête.
Le vent, à son tour : Moi, ce mont m’arrête ;
Ses flancs de granit brisent mon effort ;
C’est lui, l’éternel, le grand et le fort.
Et l’Himalaya dans son blanc suaire ;
L’aigle sur moi vole et pose son aire,
Où ses fils hideux s’abreuvent de sang.
Et l’aigle, la cime alors dépassant :
L’homme m’a traqué dans mes hauts domaines,
L’homme, ce tyran des monts et des plaines,
Jusqu’à mes aiglons monte audacieux,
Et sa foudre encor m’atteint dans les cieux !
– Il m’écrase aussi, murmura l’atome ;
Le dominateur, ah ! vraiment c’est l’homme !
Et l’homme répond : Je nais faible et nu,
Je suis dans la main du maître inconnu,
Comme le ciron, le vent et l’étoile.
– Son nom ? disent-ils, et quel est son lieu ?
– Le ciel le raconte et pourtant le voile,
L’esprit le conçoit et l’appelle Dieu.
P.-Jean GAIDAN,
Aubes d’avril et
soirs de novembre,
1870.