La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

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L’irréparable

par BAUDELAIRE, Charles (1821-1867), poète français


   

   
L’irréparable

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
            Qui vit, s’agite et se tortille,
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
            Comme du chêne la chenille ?
Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords ?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
            Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
            Patient comme la fourmi ?
Dans quel philtre ? – dans quel vin ? – dans quelle tisane ?

Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,
            À cet esprit comblé d’angoisse
Et pareil au mourant qu’écrasent les blessés,
            Que le sabot du cheval froisse,
Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,

À cet agonisant que le loup déjà flaire
            Et que surveille le corbeau,
À ce soldat brisé ! s’il faut qu’il désespère
            D’avoir sa croix et son tombeau ;
Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire !

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
            Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
            Sans astres, sans éclairs funèbres ?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

L’Espérance qui brille aux carreaux de l’Auberge
            Est soufflée, est morte à jamais !
Sans lune et sans rayons, trouver où l’on héberge
            Les martyrs d’un chemin mauvais !
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge !

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
            Dis, connais-tu l’irrémissible ?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
            À qui notre cœur sert de cible ?
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

L’Irréparable ronge avec sa dent maudite
            Notre âme, piteux monument,
Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
            Par la base le bâtiment.
L’Irréparable ronge avec sa dent maudite !

– J’ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal
            Qu’enflammait l’orchestre sonore,
Une fée allumer dans un ciel infernal
            Une miraculeuse aurore ;
J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal

Un être, qui n’était que lumière, or et gaze,
            Terrasser l’énorme Satan ;
Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase,
            Est un théâtre où l’on attend
Toujours, toujours en vain, l’Être aux ailes de gaze !

    

Charles BAUDELAIRE.