La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

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L’état du monde

par RUTEBEUF (XIIIe siècle), poète français


L’état du monde

Parce que le monde change

Plus souvent qu’un denier au Change,

Je veux rimer sur ce monde changeant.

L’été est passé, maintenant c’est l’hiver ;

Le monde était bon, maintenant c’est différent,

Car personne ne sait plus

Travailler au bien d’autrui,

S’il ne pense pas y trouver son profit.

Chacun se fait oiseau de proie :

Nul ne vit plus que de proies.

C’est pourquoi je vais dire l’état où est ce monde,

Qui de tout bien se vide et s’émonde.

Tout d’abord, les religieux

Devraient vivre saintement :

C’est mon avis.

Or, ils sont de deux sortes :

Les uns sont des moines blancs ou noirs,

Qui possèdent maintes belles résidences

Et maintes richesses solides.

Ils sont tous esclaves de Cupidité.

Sans cesse ils veulent prendre sans jamais donner,

Sans cesse ils achètent sans jamais rien vendre.

Ils prennent, et on ne leur prend rien.

Le plancher sous eux est solide :

Ils peuvent accroître leurs richesses.

On ne prêche plus dans les cloîtres

Sur Jésus-Christ ni sur sa mère,

Ni sur saint Paul, ni sur saint Pierre.

Celui qui se débrouille le mieux dans le monde,

C’est lui le meilleur au regard de la règle.

Ensuite, il y a les Mendiants

Qui par les villes vont criant :

« Pour l’amour de Dieu, donnez du pain aux Frères ! »

Il y en a de vingt espèces.

Voilà une fraternité bien cruelle,

Car, par la sainte Trinité,

Chaque couvent voudrait que l’autre

Voguât dans un chapeau de feutre

Au plus périlleux de la mer :

C’est ainsi que s’entraident les avares.

Ils sont cupides, me semble-t-il :

Voleur habile que celui qui prend au voleur,

Et eux trompent les trompeurs,

Dérobent les dérobeurs,

Servent des tromperies aux trompeurs

Et ôtent leurs robes aux dérobeurs.

Après ces propos,

Il me faut parler de la sainte Église,

Car je vois de nombreux chanoines

Vivre du patrimoine de Dieu :

Ils ne doivent en prendre, selon l’Écriture,

Que ce qui leur est nécessaire pour vivre,

Et tout le reste, humblement,

Ils devraient le répartir

Et le distribuer aux pauvres.

Mais ils verront le pauvre

Crever de misère,

De faim, de froid :

Dès lors que chacun a une cape fourrée,

Des deniers pleins sa bourse,

Ses coffres pleins, pleine sa huche,

Peu lui chaut qui l’appelle pour l’amour de Dieu

Ou pour l’amour de Dieu lui demande quelque chose,

Car Avarice, dont il est esclave,

Lui ordonne d’accumuler,

Et c’est ce qu’il fait, à mon avis.

Mais – que Dieu me guide ! – peu m’importe :

À la fin cette richesse tourne mal

Et se réduit à rien.

C’est justice, car, comme il peut le voir,

Il est riche de l’avoir de Dieu

Sans que Dieu puisse en tirer une aumône ;

Et s’il va entendre la messe,

Ce n’est pas pour plaire à Dieu,

Mais pour récolter de l’argent,

Car, apprenez-le de moi,

S’il pensait n’en rien rapporter,

Il n’y mettrait jamais les pieds.

Il y a aussi des clercs d’une autre sorte :

Quand ils ont appris le droit,

Ils veulent être plaideurs,

Vendre leur langue,

Ils ne rêvent que ruses et cautèle

Pour emmêler les querelles

Et mettre le devant derrière.

Voilà derrière ce qui était devant,

Car, quand maître Denier entre en scène,

Droiture s’efface et disparaît.

En un mot, tous les clercs, étudiants exceptés,

Veulent embrasser Avarice.

Il me faut à présent parler des laïcs,

Qui sont de leur côté affligés d’autres plaies.

Prévôts, baillis et maires

Sont généralement les pires :

Convoitise l’a voulu ainsi.

Car je vois que les prévôts

Qui prennent à bail les prévôtés

Plument de tous côtés

Ceux qui sont placés sous leur juridiction,

Et se défendent de cette façon :

« La prise à bail nous coûte très cher,

Il nous faut donc, de toutes les façons,

Disent-ils, prendre partout,

Sans égard pour le droit et sans raison.

Nous aurions fait une bien mauvaise affaire

Si nous ne nous y retrouvions pas. »

Il y en a aussi d’une autre sorte :

Ceux qui n’ont rien à débourser,

Comme les baillis, qui sont nommés dans leur charge.

Sachez-le, aujourd’hui ils sont pressés

De voir, dans leur bailliage, leur charge

Aussi rentable sous leur mandat

Que du temps de leurs devanciers.

Ils ne suivent aucun chemin

Par où pût jamais passer la justice.

Ils n’ont cure de tels chemins,

Mais ils pensent à assurer

Des revenus au seigneur

Tout en faisant leur profit personnel.

C’est ainsi que la justice s’enfuit.

Voici maintenant des gens d’une espèce différente,

Dont la coutume est de vendre

Mille sortes de choses

Nécessaires à la vie.

Je vous le dis en vérité,

Ils font souvent de faux serments :

Ils jurent que leurs marchandises

Sont de bonne qualité et sans aucun mélange,

Et c’est quelquefois pur mensonge.

Ils vendent à crédit, et l’usure

Suit bien vite : elle et la vente à terme

Sont de la même famille ;

On fait payer le délai,

Et les biens en sont vendus plus cher.

Il y a aussi de petites gens

Qui travaillent par les rues,

Exerçant des métiers divers,

Comme on en a besoin dans la vie :

Ils sont affligés d’autre plaies.

Ils veulent être bien payés

Et travailler peu.

Mais cela irait mal pour eux

S’ils outrepassaient leurs droits d’un pouce.

Même les paysans qui travaillent dans les vignes

Veulent avoir un bon salaire,

Dieu me garde, en en faisant peu.

J’en viens à la chevalerie,

Qui est aujourd’hui désorientée :

Je n’y vois ni Roland ni Olivier,

Ils ont tous été noyés dans un vivier

Et l’on peut bien constater

Qu’il n’est plus aujourd’hui d’Alexandre.

Leur métier disparaît, il est sur le déclin.

La plupart vivent de rapines.

Fini de rire, pour la chevalerie :

Je ne la vois plus nulle part, ni dehors ni dedans.

Les ménestrels sont dans le désarroi,

Ils ont tous perdu leur Donat.

Je ne vois ni prince ni roi

Qui ait scrupule à empocher,

Ni aucun prélat de la sainte Église

Qui ne soit l’ami de Convoitise

Ou aux mains de Madame Simonie,

Qui ne déteste pas ceux qui lui font des cadeaux.

Le voilà princièrement installé à la cour,

Celui qui fait des cadeaux, par les temps qui courent.

Quant à celui qui ne peut pas en faire,

Qu’il aille prêcher les oiseaux,

Car voilà longtemps que Charité est morte

Je ne vois plus personne la pratiquer,

Sinon par hasard l’un ou l’autre

Qui le doit à son bon naturel.

C’est que le monde a bien changé :

Le bien lui est devenu étranger.

Vous pouvez juger par vous-même

Si sur ce point je vous dis la vérité.

RUTEBEUF.

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