Le rêve du petit Jacques
par LAVOIE, Carmen (1925-...), poétesse canadienne-française
Le rêve du petit Jacques
CONTE DE PÂQUES
par
Carmen LAVOIE
Depuis le midi, toutes les plaies des grands crucifix saignent, rouvertes, et l’ange du Vendredi-Saint pleure au fond de l’église. Les gamins réfugiés dans les maisons closes n’osent plus élever la voix ni se bousculer. Quand donc viendra le beau samedi, alors qu’ils pourront se rouler dans la poussière dorée et poursuivre les oies, autour des flaques d’eau ?
Ah ! les hirondelles du printemps peuvent passer et les heures faire sonner leurs sabots sur l’émail clair du cadran, petit Jacques n’a plus goût de courir ni même de boire la fine liqueur que le ciel verse dans sa grande coupe. Depuis trois jours, la fièvre, comme un grand oiseau de feu, plane sur son oreiller et les bons lutins ont beau essayer de le retenir par la frange bleue de son couvre-lit, l’oiseau, dans ses ailes, l’étreint et l’emporte au fond d’un ciel rouge où le soleil brûle, pour le laisser retomber ruisselant de sueur, sur son édredon. Sa maman ne quitte plus le fauteuil de cuir bas, près du lit, mais que peut-elle maintenant que l’esprit qui sème le mal, est venu jeter une poignée de sa semence par la fenêtre ? La maladie, comme un souffle mauvais, bouleverse les belles images du livre de ses jours, brouille les couleurs, tourne les pages et qui peut empêcher le mauvais souffle de les tourner jusqu’à la dernière ?
Jacques ne s’intéresse plus à rien et un enfant qui ne désire rien, ne peut vivre. Il va mourir et sa figure va se figer dans le vitrail de la mort comme celle du petit saint Jean-Baptiste de l’église. La maman frissonne. Ah ! elle sait bien que derrière ce vitrail il y a le vol bleu des anges, les cantiques et les cierges jamais éteints, mais elle ne veut pas déjà, pas si tôt, ô Maître du monde ! Sur la table de chevet, les fleurs penchent tristement la tête et la branche de cerisier derrière le carreau se demande si elle va continuer à fleurir.
Jacques a fermé les yeux mais il ne dort pas. À quelle chose angoissante peut songer un enfant malade lorsqu’il clôt les paupières ?
– Maman ! appelle-t-il soudain. Petit Jacques a un désir, un désir qui fait s’éparpiller d’un coup, la cendre du soir qui lui tombe sur le front.
– Tu veux quelque chose ? demande la mère qui se penche avec un frémissement d’espoir.
Il veut quelque chose ! Il veut quelque chose ! répètent les fleurs bleues qui se redressent dans leur bocal. Et la branche de cerisier se hâte de pousser un nouveau bourgeon.
– Je veux entendre les cloches, laisse tomber la petite voix frêle, au bout d’une minute.
Pourquoi ne chantent-elles plus, dans la grosse tour noire qu’il voit, de la fenêtre ? Le jour qui baisse son capuchon devrait à cette heure, aller sonner l’angélus.
– Les cloches sont parties pour Rome, mon Jacquot, mais elles vont revenir. Dors, tu verras qu’elles vont revenir, fait la mère en ramenant l’édredon sur la couverture rose.
Non, Jacques ne veut pas attendre. C’est tout de suite qu’il il les veut. Tout de suite, ce n’est pas la même chose que demain. Jacques ne veut plus écouter sa mère et fixe obstinément le mur où l’ombre, comme une grande araignée, tisse sa toile grise. Les longues minutes s’écoulent et il regarde toujours le fond de la chambre, immobile, sans plus s’occuper de rien.
Soudain, comme une toile de clown, le mur d’ombre crève et petit Jacques culbute dans le bleu. Lorsqu’il se relève il se trouve dans une grande plaine safran où court une route étroite vers les bandes orange de l’horizon. Là-haut, un nuage flotte, suspendu à un rayon de soleil comme le manteau de saint Goar. Jacques ne sait plus où il est et cherche l’ange de Bénézet pour le conduire car il est difficile pour un enfant de se rendre seul à Rome. Qui donc ira chercher les cloches, si lui ne les ramène ? Mais voici qu’il vient de distinguer une maison étrange qui ressemble à celle qu’il a vue dans le livre dérobé à la bibliothèque du salon. Il voit bien maintenant son toit supporté par de grandes statues, pareilles à la femme de Loth. Le nez levé vers le nuage qui flotte, il examine les figures blanches. « Les femmes de la curiosité », songe-t-il, se rappelant l’histoire de la ville en flammes. Elles savent bien, elles, le chemin qu’il faut prendre, mais elles ne peuvent parler.
Petit Jacques reprend bravement le chemin roux qui s’en va vers l’horizon et marche, marche, cependant que les franges du couvre-lit resté sur ses épaules, traînent dans la poussière. Tout à coup, une rafale fait tourner la feuille de la plaine et Jacques s’arrête brusquement devant la grande page gris-bleu d’un ciel étrange, au bas taché de sang. De chaque côté de la route, montent de petites maisons curieuses aux portes ouvertes, avec un toit bas autour duquel courent des ronces noires. Jacques qui a reconnu les maisons du Vendredi-Saint, se hâte de les dépasser en se couvrant la figure d’un pan de sa couverture pour ne pas voir les fantômes. Mais, comme il est curieux de nature, il risque un œil à travers les franges et aperçoit un essaim d’abeilles qui sort des petites maisons, en bourdonnant. Enfin ! Il va pouvoir être renseigné ! Il fait vite un signe à l’une d’elles qui passe justement, tout près. « Zon ! Zon ! Je n’ai pas le temps, lui jette-t-elle dans le vent, je dois préparer pour l’aube la cire du cierge pascal. »
Jacques poursuit sa route se demandant bien pourquoi les abeilles choisissent les maisons noires du Vendredi-Saint pour travailler à leur cierge. Il ne sait pas qu’il faut cette ombre pour faire jaillir la lumière, car c’est une chose trop profonde pour un enfant. Il ne s’attarde pas non plus à la question et s’engage dans le détour qu’indique le bras tordu d’un arbre. Le sentier n’est pas facile et il n’a pas fait trois pas, qu’il doit se pencher pour ramasser sa pantoufle. En se relevant, il écarquille les yeux et pousse un cri. Devant lui, comme un éventail chinois plein de fleurs et d’oiseaux, s’ouvre un pays merveilleux tout baigné de lumière rose, pareille à celle qui remplit la chambre de Jacques quand la maman ouvre la lampe. L’enfant est à considérer ce ciel fait sans doute, de la même soie que le grand abat-jour, quand un bruit de pas frappe ses oreilles. Ah ! Dieu ! il a oublié les cloches. Mais il est à Rome et c’est elle la Ville-Lumière dont on lui a parlé. Pas une autre ville ne peut avoir ce jour de rêve, cette lumière si douce qu’on donne aux malades, car ceux qui arrivent à Rome sont tous un peu comme des malades, après avoir tant peiné et marché.
Jacques vient d’apercevoir une grande ombre noire sur le sable et il n’a que le temps de se jeter dans un fouillis de fougère. Un personnage bizarre dont il ne voit d’abord que la barbe hirsute, s’avance droit sur le bouquet de verdure. Jacques ne comprend pas pourquoi les lambeaux de son manteau sont agités de la sorte, car aucune brise ne fait bouger les feuilles. Soudain, il sursaute. Il vient de reconnaître le nez crochu et les yeux mobiles du juif Salomon dont la boutique s’ouvre en face de leur maison. Aurait-il su qu’il a tiré les papillotes de son petit garçon, la semaine dernière ? Ah ! ce Lévy qui se soucie si peu de sa robe trempée dans le sang du Christ et qui se vautre dans la boue, avec les oies, le saint jour du dimanche ! Pourquoi l’a-t-il traité de « mangeur de lard », aussi ? Il sait maintenant que c’est le souffle de la vengeance qui agite ainsi ses haillons et il sent de petites gouttes de sueur lui mouiller les cheveux. Ciel ! le juif l’a vu, il va le saisir ! Dieu des chrétiens, sauve-le !
Nul bras vengeur ne s’abat sur le bouquet et le juif boiteux ne s’arrête même pas. Mais dans l’air, son rire sonne, sonne, comme la clochette d’enfer qui danse à sa porte et Jacques frémit, croyant voir s’ouvrir une boutique noire qui va l’engloutir. « Par Élie ! Mais c’est le petit Jacques, jette la voix sifflante, et qui va chercher les cloches de Rome. Ha ! Ha ! Nous verrons bien qui de nous deux les aura. » Les cloches ! il veut lui voler les cloches ! Ah ! juif de malheur, il n’a pas eu assez de mettre le Sauveur à mort, il veut étouffer maintenant la voix de Sa Résurrection ! Non, non, cela ne peut pas arriver, plutôt mourir.
Mais déjà le juif court sur le chemin, court autant que le peuvent ses jambes maudites, dans la lumière rose qui est devenue toute rouge autour de lui et qui l’enveloppe d’une vapeur de sang. Petit Jacques essaie de le suivre, mais un enfant qui n’a pris depuis le matin qu’un bol de bouillon est bien faible et il sent bientôt ses tempes battre à se rompre. Soudain, il réprime un cri d’effroi. Il voit le juif rouge chanceler et ses longs doigts crochus qui battent l’air, accrocher la tenture du ciel qu’il semble vouloir entraîner sur lui. Jacques ferme les yeux attendant que le firmament choie sur sa tête. Mais, là-haut, les saints archanges sont plus forts que l’esprit du mal qui tire par le bas pour tout faire tomber et la catastrophe ne se produit pas. Avant que le juif ne se relève, Jacques se précipite dans le sentier qu’il vient de découvrir. Les épines le déchirent, des cailloux aigus lui pénètrent la chair, mais il vole toujours, porté sur le souffle de la terreur. Soudain le portail d’or de la cathédrale se dresse devant lui, mais il ne distingue rien, rien que les grands saints d’argent qui dansent dans le brouillard. Alors, mourant, ensanglanté, il tombe sur les marches, en criant : « Vite ! Saints et Saintes, ramenez les cloches ! Le juif Salomon vient les voler ! »
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Ding ! ding ! ding ! don !… Ding ! ding ! don ! don !…
Jacques dressé sur ses oreillers en désordre, bat des mains aux joyeuses cloches du Samedi-Saint :
– Les cloches !… Bravo !… Les Saints les ont ramenées !… Ah ! maman, j’en ai eu de la peine, tu sais.
Le jour rit, rit, tout en versant le flot de son urne bleue, par la fenêtre. Des ruisseaux de lumière coulent dans les mille plis de la couverture qui gît au pied du lit, pendant que sur le tapis, une petite pantoufle baille, encore pleine de sommeil.
Carmen LAVOIE.
Paru dans Amérique française
en 1952.