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Le cheval de la nuit

par GAIDAN, Jean (1809-1883), poète français (membre de l'Académie de Nîmes et président de l'école félibrienne)


Le cheval de la nuit

BALLADE

I

Le jour se mourait sur les cimes,

Et l’ombre creusait des abîmes

À leurs flancs de brumes voilés ;

L’astre des nuits par intervalles

Secouait des clartés fatales

Sur les carrefours isolés.

Le vent du midi, chaude haleine,

En passant ébranlait à peine

Le sombre feuillage des ifs,

Et tout-puissants dans les ténèbres

Se levaient les esprits funèbres

Qu’un rayon du jour tient captifs.

C’était l’heure grise où l’on doute

Et de soi-même et de sa route ;

C’était l’heure où le feu follet,

Fuyant l’ombre des cimetières,

Sur les pâles fleurs des clairières

Danse un lugubre menuet ;

Où, de visions occupée,

La vue est sans cesse frappée

D’un grand fantôme qui nous suit ;

Où notre oreille croit entendre

Comme une plainte, une voix tendre,

Qui nous appelle et qui nous fuit.

Lors, à cette heure de mensonge

Où le chemin toujours s’allonge

Par les prestiges du malin,

Des étudiants, troupe folle,

Prenaient le chemin de l’école,

Pour se rendre au hameau voisin.

Ils s’égaraient dans la campagne.

Chacun au bras une compagne,

Espiègle et facile beauté,

Et, dans leur ivresse coupable,

Se riaient des pièges du diable,

De l’heure et de l’obscurité.

Soudain, dans l’ombre redoutable,

Auprès d’eux surgit, formidable,

Un monstre aux yeux remplis d’éclairs

Il est muet, velu, terrible ;

Sa gueule s’ouvre immense, horrible

Comme une porte des enfers !

Cette apparition soudaine

Laisse sans voix et sans haleine

Les plus hardis et les plus fous ;

Le fantôme noir se balance,

Souffle bruyamment et s’élance ;

Et les voilà tous à genoux.

Mais le rire que la peur glace

Vient de nouveau remplir l’espace,

Et réveiller l’écho du val ;

Ce front cornu, ces étincelles,

Ce monstre aux ardentes prunelles,

Cette chimère est un cheval.

« Sois le bienvenu dans la fête »,

Dit l’un deux ; et l’animal prête

À toute main son poil luisant,

Son col superbe, et caracole

En invitant la troupe folle

À monter sur son dos puissant.

Un couple s’élance, et bien vite

Un autre impatient l’imite ;

Un autre, puis un autre encor ;

Ils montent, jouets du vertige,

Sans voir que le cheval prodige

S’allonge et bondit sans effort.

Les voilà sur la croupe immonde,

Et dans leur démence profonde

Folles filles, joyeux garçons,

Liés par leurs bras, douce chaîne,

Jettent, emportés par la plaine,

Et les rires et les chansons.

La nuit se faisait sur les cimes.

Et l’ombre creusait des abîmes

À leurs flancs de brumes voilés ;

L’astre des nuits par intervalles

Secouait des clartés filiales

Sur les carrefours isolés.

II

La troupe rieuse,

La clameur joyeuse,

S’effaçait là-bas ;

Et, dans la distance,

Troublait le silence

Par de longs éclats.

« Ô Jésus ! Marie !

Entends comme il crie,

L’esprit de la nuit ;

Au plus fort de l’ombre,

Par le sentier sombre,

Voyez, comme il fuit !

Oui, Marthe, il entraîne

À la mort certaine

De hideux bandits,

Les filles de joie

Dont il fait sa proie,

Et les fils maudits.

Voisine, je tremble ;

Prions bien ensemble

La Vierge et les saints,

Pour qu’ils nous regardent,

Et surtout nous gardent

Des mauvais desseins !

Dans le nuage noir la lune se dérobe.

Ils allèrent ainsi toute la nuit, et l’aube

Les retrouva liés sur le coursier fatal,

Mais flétris et penchés sur la fauve crinière,

Sans regards et sans voix, prêts pour le cimetière,

Ou pour l’antre infernal.

On vit, l’aube entrouvrant tous les voiles funèbres,

L’esprit précipiter ses bonds dans les ténèbres,

Et s’arrêter au bord d’un lac aux flots bourbeux.

Là, relevant sa croupe et ses pieds de satyre,

Le démon exclama son effroyable rire

Et s’ensevelit avec eux !

Depuis, on n’a revu ni les joyeuses filles,

Folâtrant et chantant derrière les charmilles,

Ni les étudiants, jeunes et beaux garçons ;

Mais on entend parfois, aux sentiers du village,

Le soir, comme des voix dans le bruit de l’orage,

Et de folles chansons ;

Des baisers effrénés et des clameurs obscènes,

Qui vont effaroucher les oiseaux dans les chênes,

Qui troublent la vallée et les échos du mont.

Puis un grand cri de mort sur le village passe

Que vient clore, effrayant, et remplissant l’espace,

L’éclat de rire du démon.

Les villageois tremblants, accroupis aux veillées,

Filles parlant d’amour, vieilles ensommeillées,

À ces funèbres cris se dressent à la fois ;

Et retombant soudain à genoux sur la pierre,

À tous les saints du ciel adressent leur prière

Avec de grands signes de croix.

Jean GAIDAN,

Aubes d’avril et

soirs de novembre,

1870.

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