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La vision de la belle Aude

par GEX, Amélie (1835-1883), poétesse savoisienne


La vision de la belle Aude

CONTE DU BON VIEUX TEMPS.

I.

Gentil page était aimé

Par très-noble damoiselle ;

Deux ans, dans son cœur fermé

Il tint l’amour de sa belle.

Mais au seigneur du manoir

Vint de France un haut message

De riche et fier chevalier

Priant qu’il voulût bailler

Sa fille Aude en mariage.

II.

– Par la lance et l’éperon,

Messager, je vous régale,

Dit Olgard le vieux baron,

Ce soir dans ma grande salle ;

Écuyer, vous pourrez voir,

Sous la cape qui l’habille,

Les grâces et les beautés,

Précieuses raretés,

Qui sont les dons de ma fille ! –

III.

Par son moine chapelain,

Saint homme plein de prudence,

Notre seigneur châtelain

Qui lui gardait révérence,

À sa fille fit savoir

Qu’au souper, dans sa parure,

De la soie et du velours

En empruntant le concours,

Elle embellit sa tournure.

IV.

En oyant l’affreux récit

De son prochain mariage,

D’Aude le doux cœur s’occit

Songeant à Gaulthier son page…

Au moine fit entrevoir,

Comme tendre remontrance,

Qu’Olgard étant déjà vieux,

Pour elle il convenait mieux

Rejeter cette alliance.

V.

Le moine, de ces propos

Sentant la rare tendresse,

S’en alla, irais et dispos,

Les porter à leur adresse ;

Et, jugeant de son devoir

De s’en acquitter sur l’heure,

Il se rend vers le chenil

Ou, par plaisir puéril,

Souvent, le baron demeure.

VI.

Or, notre gentil Gaulthier

Que tant aimait la belle Aude,

Pour choses de son mestier,

Voulut lui parler en fraude…

Sans qu’on le pût entrevoir,

Soit par ruse ou maléfice,

Il parvient, d’un pas discret,

Au mystérieux retrait

Où sa belle est au supplice.

VII.

L’or, la soie et le brocart

Parent de gente manière

La tendre fille d’Olgard

Qui, dolente, est en prière.

Au Ciel, en son désespoir,

Lance une plainte suprême,

Priant Dieu de faire agir

Son bon ange à l’avenir,

Au profit de ce qu’elle aime !

VIII.

Or, advint qu’elle entendit

Douce et bénigne réponse…

Son cœur écoute, interdit,

Ces mots que la voix prononce :

– Aude, gardez votre espoir !

Vous aurez mon assistance…

Dieu sur les saintes amours

Veille et prête aide et secours

À qui garde sa constance ! –

IX.

Aude, au bruit miraculeux,

À genoux se précipite,

Mais un coup respectueux

Lui présage une visite :

– Dame, veuillez recevoir

Réponse courte et sincère,

Dit le moine don Tricot,

Aux demandes que tantôt

Vous fîtes à votre père.

X.

Sire Olgard a reconnu

Votre amitié filiale ;

Mais pour lors a maintenu

Sa résistance amicale :

« Ainsi, dit-il, sans surseoir,

« Sénéchal de Normandie

« Mon neveu, le comte Henri,

« Dans peu sera le mari

Qu’à ma fille je dédie. »

XI.

– Je viens, dit Aude, en ce lieu

Moi, très-faible créature,

D’entendre la voix de Dieu,

Messire, la chose est sûre.

Parfois il daigne apparoir

Aux humains, dans leurs épreuves ;

J’espère qu’en sa bonté

De sa sainte volonté,

Il me donnera des preuves ! –

XII.

Le bon moine, interloqué,

Craignant quelque sortilège,

– Car Satan, si reluqué,

Prend souvent une âme au piège… –

Sans se laisser émouvoir,

En malin frocard s’advise

Que, si c’est illusion,

Plus n’aura de vision

Devant lui, l’homme d’église.

XIII.

Lors, faisant signes de croix

Et moult oraisons pieuses,

Il adjure, à haute voix,

Les ombres mystérieuses

De lui laisser percevoir

Par marque, signe ou symbole,

Qu’Aude jamais de l’enfer,

Belzébuth ou Lucifer,

Point n’entendit la parole.

XIV.

Il advint en ce retrait

Une merveille étonnante ;

Du Sauveur le saint pourtraict

Parla d’une voix tonnante :

« Oui, moine, je veux avoir,

« Dans ma tendresse jalouse,

« Sans qu’on puisse la honnir,

« À jamais, dans l’avenir,

« Ma chère Aude, pour épouse. »

XV.

Don Tricot, tout ahuri,

Dit : « Ma fille, je suppose

Qu’à vous donner tel mari,

Votre père ne s’oppose…

Il ne saurait mieux vouloir

Et ne saurait mieux prétendre

Que votre saint célibat

Aie pour lui, ce résultat

D’avoir Jésus pour son gendre !… »

………………………………………………..

………………………………………………..

XVI.

L’auteur du vieux manuscrit,

Où j’ai puisé cette histoire,

Raconte qu’Olgard souscrit

À ce vœu très-méritoire..,

Qu’Aude fit si bien valoir

Que, par grâce fortunée,

Le Ciel, dit-on, la dota

D’un ange qui cimenta

Sa délectable hyménée !…

Amélie GEX, Poésies, 1879.

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