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La locomotive

par BERTSCH (XIXe s.), poète français


La locomotive

En avant ! en avant ! son cœur bouillant palpite

Et se soulève, bondissant ;

De ses noirs naseaux, qu’il agite,

S’échappe son souffle puissant :

Tscheuh ! tscheuh ! c’est la locomotive,

Cavale ardente aux flancs de fer,

Qui va dans sa course hâtive

Sous chaque pas semant l’éclair !

Voyez à sa suite elle traîne,

Comme un forçat qui rompt son ban,

Les anneaux d’une forte chaîne ;

Mais qu’est-ce pour elle ? Un ruban,

Moins léger, se déroule et flotte

Sous le chignon de la cocotte

Courant au rendez-vous, le soir,

Que ne fait sous sa croupe énorme

Ce long cordon de chars qui forme

Comme un monstrueux serpent noir.

Elle s’avance, noble et fière,

Comme essayant d’abord ses pas ;

Mais quand, bientôt, dans la carrière,

Le mors ne la retiendra pas,

On la verra, d’espace avide,

Franchir, d’un essor plus rapide

Que celui de l’oiseau dans l’air,

Villes, hameaux, bois, fleuve, plaine,

Y laissant de sa chaude haleine

De longs nuages d’un gris clair.

L’aigre sifflet lui dit : C’est l’heure !

Elle semble répondre : Allons !

Puis elle part, et l’enfant pleure

Et s’affermit sur ses talons ;

Il ne comprend pas, ce doux être,

Et cherche à voir, par la fenêtre,

Qui l’entraîne avec si grand bruit ;

Mais que sa mère, avec tendresse

L’appelle et sur son cœur le presse,

Et sa frayeur s’évanouit.

Que tout s’écarte de sa voie !

Elle n’a ni pitié ni peur :

Que lui font les pleurs ou la joie,

Quand son sang se tourne en vapeur ?

Sur l’obstacle qui se présente

Se précipitant frémissante,

Elle l’écrase tout d’un bloc,

Et son front à la rude écaille

Peut, aussi bien que la mitraille,

Briser cent hommes d’un seul choc.

Son allure est encor tranquille,

Ses pas sont encor cadencés,

Que déjà les murs de la ville

À nos regards sont effacés ;

Maintenant elle va plus vite,

Et nous, qui courons à sa suite,

Comme en un songe, nous voyons

Fuir devant nous champs, prés, rivières,

Fermes, clochers, châteaux, chaumières,

Usines, villas, fleurs, sillons.

Dans le lointain sa course folle,

Que presse l’éperon de feu,

Nous laisse entrevoir la coupole

D’un couvent des plus chers à Dieu ;

De grands murs en forment l’enceinte,

Et l’on sait que la vie est sainte

Sous les arbres de son préau,

D’où vers l’hospice, avec mystère,

S’en vont ces sœurs à l’âme austère

Que n’épouvante aucun fléau.

Là-bas, au pied de la montagne,

S’ouvre comme un noir corridor :

Il faut le franchir ! la campagne

Brille au bout sous un soleil d’or ;

Mais le dur coursier qui nous mène

Hennit si tristement, qu’à peine

Y pénétrons-nous sans frémir,

Car on croirait, sur les murs sombres,

Apercevoir comme les ombres

De damnés qu’on entend gémir.

Gravissant d’un trait la colline,

Nous voyons grandir l’horizon ;

Au fond du val, qu’elle domine,

D’un pâtre surgit la maison ;

Tout auprès un ruisseau serpente,

De son onde égayant la pente,

Où de grands bœufs échelonnés,

Nonchalamment couchés dans l’herbe,

Nous regardent d’un air superbe

Sans paraître même étonnés.

Tscheuh ! tscheuh ! c’est la locomotive,

Cavale ardente aux flancs de fer,

Qui va, dans sa course hâtive,

Sous chaque pas semant l’éclair !

Entendez-vous le frein qui grince

Pour l’agriffer au rail glissant ?

Peuple, bourgeois, artiste, prince,

Qu’elle nous emporte en passant !

Nous n’aurons pas même voiture,

Mais nous courrons même aventure

Conduits par ce coursier fougueux,

Qui, s’il allait perdre sa route,

Nous mettrait tous de pair sans doute,

En nous broyant, riches ou gueux.

Las ! chacun n’a-t-il pas son heure,

Que marque une invisible main ?

Qu’on s’en aille ou que l’on demeure,

Est-on sûr de son lendemain ?

Tout au fond de l’âme, en voyage

Cachons un simple repentir ;

Rien ne manque à notre bagage :

La voie est libre, on peut partir !

BERTSCH.

Paru dans Poésie, 11e volume

de l’Académie des muses santones, 1888.

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