La Mémoire littéraire, historique
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La druidesse

par GAY, Delphine (1804-1855), pseud. d'Émilie de Girardin, femme de lettres française


La druidesse

CHANT PROPHÉTIQUE.

SILENCE !… Elle paraît au pied du chêne antique ;

Le feu de ses regards a dévoré ses pleurs,

Et ses cheveux, mêlés à la verveine en fleurs,

Ombragent de son front la pâleur prophétique.

Elle dit : « Ô douleur ! Peuple, prosternez-vous ;

« Druides, balancez nos étendards funèbres :

« Teutatès m’a parlé dans le sein des ténèbres ;

« Le glaive de la mort est suspendu sur nous !

« Déjà de nos autels je vois tomber la pierre,

« La faucille sacrée a frémi dans ma main ;

« Un Dieu combat notre culte inhumain ;

« Il défend de mêler le sang à la prière.

« De la vengeance il a maudit le nom ;

« Sur ses propres autels, victime volontaire,

« À ses lois il soumet la terre

« Par la puissance du pardon.

« Une reine1 à ce Dieu servira d’interprète,

« C’en est fait… Contre nous son triomphe s’apprête ;

« Je l’entends ; à vos fils, à son royal époux

« Elle parle du ciel et commande à genoux ;

« Les femmes, imitant sa pieuse tendresse,

« Aux horreurs des combats renoncent sans retour ;

« Et désormais quittant l’armure qui les blesse,

« Leur puissance est dans leur faiblesse,

« Et leur génie est dans l’amour.

« Ô rocher d’Erminsul ! ô tombe révérée,

« Vous que ce peuple altier n’approchait qu’en tremblant,

« L’ingrat vous abandonne, et sur l’autel sanglant

« Il ne répandra plus la verveine adorée !

« Ce peuple, à la clarté d’un céleste flambeau,

« Des plus lointains déserts franchira la distance,

« Et jusque sur la mort portant son inconstance,

« Ira prier sur un autre tombeau.

« Et toi qui des vainqueurs suspendais la framée2,

« Chêne ! seul confident de nos destins secrets,

« Au magique pouvoir d’une fleur embaumée

« Va céder en un jour ta vieille renommée !

« Roi détrôné de nos vastes forets,

« Tu mêleras ton deuil au deuil de nos cyprès !

« C’est alors qu’on verra tomber les pleurs du saule ;

« Le gui ne ceindra plus le front de nos guerriers,

« Car les nobles fils de la Gaule

« Ne cueilleront que des lauriers.

« Ô berceau des Gaulois ! Armorique3 sauvage,

« Adieu ! d’un long oubli tu subiras l’affront,

« Jusqu’au jour où sur ton rivage

« Naîtra le barde au sublime langage4.

« Dont les chants te ranimeront.

« Ces chants dans le passé réveilleront l’histoire ;

« Ils te rendront à l’immortalité :

« Ton malheur deviendra ta gloire,

« Dès que sa voix l’aura chanté !

« Mais d’un autre art encor la puissance infinie

« Te réserve un autre génie ;

« Pour retracer ta gloire et tes malheurs.

« Par ses brillants pinceaux moi-même rajeunie,

« Je revivrai sous ses riches couleurs :

« Sa main rendra mon image immortelle ;

« Au culte de nos dieux seule restant fidèle,

« Je garderai la harpe et la faucille d’or ;

« Mes yeux d’un feu divin s’enflammeront encor,

« Et les siècles futurs sauront que j’étais belle !

« Non, d’un culte si grand tout ne périra pas :

« Votre divinité chérie,

« La Victoire, suivra vos pas. !

« Gaulois, vous resterez la terreur des combats,

« L’appui des opprimés, l’honneur de la patrie ! »

La vierge alors reprend sa sombre rêverie,

Du chêne d’Erminsul disperse les rameaux,

Et, plus fière, s’éloigne en répétant ces mots,

Ces mots sacrés : « Honneur, Patrie. »

Ce cri cher aux Gaulois n’a pas été perdu :

Les échos de la Seine en résonnent encore ;

Et la France, aux accents de cette voix sonore,

Par des siècles de gloire a déjà répondu.

Delphine GAY.

Paru dans les Annales romantiques en 1826.


  1. Clotilde, femme de Clovis.

  2. Espèce de javeline, arme de jet et de main.
    (Dict. de Boiste.)

  3. Nom que les anciens donnaient à la Bretagne,
    parce qu’en langage gaulois il signifie maritime.
    (Dict. de Moréri.)

  4. L’auteur des Martyrs.

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