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Ironie et prière

par LEMAY, Pamphile (1837-1918), poète et romancier canadien-français


Ironie et prière

Il est nuit ; il fait froid. Sur l’angle des toitures

Le vent siffle de plus en plus,

Et, sous l’acier poli des rapides voitures,

La neige rend des sons aigus.

Le poêle plein de feu raisonne comme un cuivre,

La lune, de ses réseaux d’or,

Fait scintiller au loin le grand linceul de givre.

La ville ne dort pas encor.

Hâtez-vous, jeunes gens, car l’heure qui s’envole

Ne passera plus devant vous.

Allez danser au bal, si le bal vous console

Mieux qu’une prière à genoux.

Allez à vos festins, à vos pompeuses fêtes,

Vous dont la paupière est sans pleurs,

Pour semer sur vos pas, pour couronner vos têtes,

L’automne a réservé des fleurs.

Allez ! N’arrêtez point au seuil de la chaumière

Où gémit un frère indigent.

Entrez dans les salons où des flots de lumière

Ruissellent des lustres d’argent.

Écoutez les propos, les refrains d’allégresse,

Les orchestres mélodieux,

C’est plus doux que les cris d’une sombre détresse,

C’est moins triste ou moins odieux.

Et qu’importe après tout qu’un misérable envie

Et vos plaisirs et vos honneurs ?

Qu’importe un malheureux dont la pénible vie

N’a ni doux rêves, ni bonheurs ?

Détournez vos regards et gardez votre joie ;

Trouvez quelques plaisirs nouveaux.

Chantez, riez, dansez, en beaux habits de soie,

Sur le couvercle des tombeaux.

Vous n’avez jamais vu, tout près de votre porte,

La pâle faim venir s’asseoir ;

Et les ris et les jeux que l’aube vous apporte

Ne s’en vont point avec le soir.

Jamais, pendant l’hiver, dans l’âtre plein de cendre

Le feu n’a cessé d’ondoyer ;

Jamais pour votre lit Dieu ne vous a fait prendre

La pierre de votre foyer.

Riches, connaissez-vous le taudis de la ville

Où se cache la pauvreté ?

Avez-vous, en entrant, vu fuir la jeune fille

Honteuse de sa nudité ?

Avez-vous vu l’enfant à la bouche livide

Qui ne mange point au réveil ?

Oh ! vous ne savez pas combien il est avide

Du pain qu’il voit dans son sommeil !

Donnez donc à l’enfant l’obole qu’il réclame,

Pour qu’il ne meure pas de faim.

Donnez un peu de bois à tout foyer sans flamme,

À l’orpheline, un peu de pain.

Relevez sans aigreur une femme qui tombe

Et le bon Dieu vous bénira ;

Et puis, si les heureux évitent votre tombe,

Le pauvre la visitera.

Pamphile LEMAY.

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