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Invocation

par TRUDEL, Adalbert (1911-...), romancier et poète canadien-français


Invocation

Âme, souffle, esprit de feu

Fait par Dieu,

Toi qu’on appelle génie,

Toi qui rends presque éternels

Les mortels,

Ô créateur d’harmonie ;

Esprit qui nous fais frémir

Et gémir,

Hôte mystérieux, harpe

Qui jettes sans cesse un chant

Dans le vent,

Comme des couleurs d’écharpe ;

Ô compagnon que la nuit

Introduit,

Fantôme qui dans nos songes

Nous convies jusqu’au matin

Au festin

Des rêves et des mensonges ;

Inspirateur inconnu,

Devenu

Cette énigmatique idole

À qui je dois les accents

Frémissants

Qui m’ont fait une auréole ;

Sculpteur qui m’as animé

Et formé

Ainsi qu’un marbre rebelle,

Toi qui m’as donné demain

Dans la main

Grâce à ta flamme immortelle ;

Toi qui m’as dicté des vers,

Des concerts

Et des cantiques fragiles,

Des poèmes dentelés

Et moulés

Au sein des rythmes agiles ;

Ne t’envole pas encor.

Que le cor

Dont le son lointain recule

Ravive sa forte voix

Dans le bois

Qu’envahit le crépuscule.

Descends, travaille en mon cœur,

Ô vainqueur

Et tyran de ma jeunesse,

Retrouve pour cet instant

L’éclatant

Transport rempli d’allégresse,

L’enthousiaste refrain

De l’airain

Qui, musique de fanfare,

M’appelait comme un soldat

Au combat

Avec son appel bizarre.

Soupire encor ! Si les cieux

Sont trop vieux

Pour m’inspirer un poème,

Retrouve ailleurs des accords

Assez forts

Pour une strophe suprême.

Ce moule créé par l’art

De Ronsard,

Fais-en un moule de gloire,

Car il contient mon adieu,

Ô cher dieu

Qui vivais dans ma mémoire. . .

Ô mes vers ! Ô temple pur

Où l’azur

A mis sa note profonde,

Sculptures au piédestal

De cristal

Que fera crouler le monde ;

Poèmes qu’avec amour

Tour à tour

J’ai faits d’un ciseau fidèle,

Je vous délivre : partez

Et chantez

Pour l’âme qui vous appelle.

Car vous êtes l’eau qui dort,

Le foin d’or

Qui chante sous la faucille,

La gamme où court le frisson,

La chanson

Qui mûrit et s’éparpille.

Adalbert TRUDEL, Sous la faucille,

Imprimerie Ernest Tremblay, 1931.

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