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Hommes et poètes

par GALLET, Louis (1835-1898), librettiste et auteur dramatique français


Hommes et poètes

….. Va demander ce que c’est que

le style à nos plumitifs retors qui

contrefont comme des faussaires

toutes les écritures, celle de la science,

celle de la gravité, celle de la foi

et au besoin celle de l’innocence.

H. CASTILLE.

I.

Ceux qui, des vins du soir la lèvre encore rougie,

Ivres et le pas chancelant,

S’en vont prendre leur lyre au sortir de l’orgie

Et la toucher d’un doigt tremblant,

Qui parlent de regrets, d’indicibles souffrances,

D’outrages, de douleurs sans fin,

Et n’ont d’autre souci que de régler d’avance

La débauche du lendemain ;

Ceux qui parlent du ciel et lancent l’anathème

Sur les actions des méchants,

Et dont pourtant la voix injurie et blasphème

Le Dieu qui parle dans leurs chants ;

Ceux qui vendent leur muse et l’ont habituée

Aux chants iniques et menteurs,

Qui l’avaient prise vierge et l’ont prostituée

Sans remords, sans honte, sans pleurs,

Qui sont avares d’or et font, de l’harmonie,

Un trafic qui n’a pas de nom,

Ceux-là sont-ils vraiment les élus du génie,

Ceux-là sont-ils poètes ? Non !

II.

Non ! Ils ne le sont pas, car pour oser prétendre

À ce nom qu’ils ont pris à tort,

Il faut que les accents que la voix fait entendre

Avec ceux du cœur soient d’accord.

Comme en un pur miroir, l’image se reflète

Pure et dans ses détails divers,

Ainsi, par tous ses traits, une âme de poète

Doit se refléter dans ses vers.

Il ne doit pas voiler sous un masque propice

Le désordre d’un cœur perdu,

Et plier les genoux devant l’autel du vice,

Quand sa voix chante la vertu.

Il doit prêcher d’exemple et son âme craintive

Doit sentir le mal approcher

Et se fermer à lui, comme la sensitive

Qui se ferme au moindre toucher

Ou bien, s’il veut encor se vautrer dans la fange

De ses vices multipliés,

Ah ! qu’il cesse, du moins, d’outrager de louange

Cette vertu qu’il foule aux pieds.

Qu’il conserve dès lors un reste de courage

Pour se faire silencieux,

Et laisser le destin de poète, en partage

À ceux qui le comprennent mieux,

Qui ne redoutent pas que leur cœur se révèle

Et dont chaque vers, chaque mot,

À lui, trouve en leur âme, un penser qui se mêle

Comme le flot se mêle au flot !

1854.


Louis GALLET,

Gioventù, poésies,

1857.

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