Forêt d’hiver
par VILLEURS, Jean de, pseud. d'Édouard Hardÿ de Périni (1843-1908), militaire et poète français
Forêt d’hiver
Sous les arceaux de tes vieux chênes,
Forêt d’hiver, encor en deuil,
Tu dois me faire bon accueil,
Car je viens te conter mes peines !
Je n’ai pas de larmes aux yeux,
Et mon chagrin est un mystère :
Mais lis sur mon visage austère
Qu’on en meurt et que ça vaut mieux !
On en meurt, le sourire aux lèvres,
Le verbe haut, l’esprit moqueur,
Pour laisser croire au chroniqueur
Que c’est d’une balle ou des fièvres !
… Et c’est de l’Amour ! Qu’il se nomme
Instinct, sacrilège ou pitié ;
Qu’on le prenne pour l’Amitié,
Fleur de printemps ou fruit d’automne.
On en meurt, et très sûrement !
En attendant, il faut bien vivre ;
Feuilleter jusqu’au bout le livre
Du Destin, qui promet et ment !
Puisque tu dois bientôt renaître,
Vieille forêt, temple des nids
S’ouvrant aux amours infinis
Pour obéir au divin Maître ;
Dis-moi le secret de la Mort !
Dans cet Au-delà tutélaire,
Le régime est-il cellulaire,
Et serai-je tout seul encor ?
Tout seul, sans l’âme fraternelle
En qui mon âme se confond,
Comme la sainte hostie au fond
Du calice, – ô joie éternelle !
Non ! puisque c’est le Paradis,
Que l’on voit Dieu parmi ses anges,
Et que l’on chante ses louanges
Cœur contre cœur, comme jadis !
« Fais comme moi », m’a dit un chêne
Que le lierre avait entouré :
« De ton vieux cœur énamouré
« Laisse, en paix, reverdir la chaîne ! »
Et, comme aux pieds d’un confesseur,
Faisant devant lui ma prière,
J’ai pris cette feuille de lierre,
Pour la mettre à ton front, ma sœur !
J. de VILLEURS.
Paru dans L’Année des poètes en 1897.