La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

TEXTES PAR AUTEURS

A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z ANONYMES

Retour

Folles terreurs

par GARNEAU, Alfred (1836-1904), poète canadien-français


Folles terreurs

À l’abbé H. R. C.

(Écrit dans le demi-délire de la fièvre.)

Abbé, ce mal terrible1

Jour et nuit, sans repos.

Me crible

De frissons jusqu’aux os.

Je me pâme de fièvre

Plus mourant tout-à-coup

Qu’un lièvre

Sous les pattes d’un loup.

On me dit : Songe à l’âme !…

Mon souffle est comme un vent

De flamme.

Ma lèvre sèche et fend.

Vainement je recueille

Mes esprits aux abois,

La feuille

Palpite moins au bois,

Quand la tempête ploie

Chaque arbre ainsi qu’un jonc

Et broie

Les branches sur son tronc.

Mais un rayon essuie

Bientôt dans les rameaux

La pluie ;

L’air se remplit d’oiseaux.

Hélas ! pour moi l’orage

N’a-t-il pas épuisé

Sa rage ?

Oh ! que je suis brisé !

Je ne vois que ténèbres,

Et je n’entends que cris

Funèbres !…

Ha, ha !… je ris, je ris.

Le rire étreint mes joues

Et je sens de nouveau

Des roues

Tourner dans mon cerveau.

Ha ! Ha ! elle chancelle

Ma raison, elle bat

De l’aile,

Et tombe et se débat.

Quels fantômes m’obsèdent ?

Arrière ! je vous vois.

Ils cèdent

Aux éclats de ma voix.

Non, non, non, ils reviennent.

Sur mes yeux deux yeux gris

Se tiennent.

Ha ! ha ! je ris, je ris.

Est-ce encore un vertige ?

Mes efforts sont-ils vains ?

Ne puis-je

La broyer dans mes mains ?

Cette araignée ardente

À me couvrir de fils

Qui tente

D’emmêler tous mes cils.

Son œil fixe regarde ;

Ses cent bras sont levés…

Dieu garde

Mes yeux d’être crevés.

Arrière, arrière, louve !

Comme son œil fatal

Me couve !

Arrière, esprits du mal !

Arrière, une ombre humaine

Penchée au milieu d’eux

Promène

La flamme de ses yeux.

Si tu n’es pas de roche,

Ô toi, souffre qu’ici

J’approche

Ce drap de mon sourcil.

L’horreur étreint mes joues

Et je sens de nouveau

Des roues

Tourner dans mon cerveau.

Abbé, je vous adresse

Ce vœu : dites pour moi

La Messe !

Car je me meurs d’effroi.

Abbé, si je succombe,

Que l’on couvre à foison

Ma tombe

De terre et de gazon ;

Et, dans l’étroite enceinte,

Versez aux quatre coins

L’eau sainte,

Abbé, pour que du moins,

Aucun regard de braise

Qui trouble le repos

Ne pèse

Alors sur mes yeux clos !…

Sous un vieux toit qui tremble

Hier, le mal a surpris

Ensemble

Une mère et son fils.

Les dormants cimetières

Auront dû recevoir

Leurs bières

À l’approche du soir.

La femme est morte comme

S’en revenait des bois

Son homme

Après plus de six mois.

En entrant dans la rue,

Le jeune bûcheron

Salue

Du regard sa maison.

Quelle joie !… il se hâte,

Car son cœur le piquait ;

Il tâte

Doucement le loquet.

Riant dans son poil sombre

– Femme ! dit-il du seuil…

Dans l’ombre

Reposait le cercueil…

Depuis le matin pâle

Depuis l’heure où survint

Mon râle

Qui fit dire : il s’éteint !

La joue humide et blanche,

Celle que j’aime tant

Se penche

Dans mon regard flottant.

Vois, je suis sans délire :

Regarde-moi, je peux

Sourire

Au baiser – de tes yeux.

Paix au beau front d’opale !

Demain tu me verras

Moins pâle.

Soulevé sur mon bras.

Folle était notre plainte…

Et d’abord j’ai pâli

De crainte

En te voyant un pli

Au front, signe d’alarmes,

Et quand j’ai vu jaillir

Tes larmes,

J’ai pensé défaillir.

Mais toi, vraiment la cause

De ton angoisse est peu

De chose.

Quoi ! mes tempes en feu.

Et notre belle joie,

Veux-tu que dans tes pleurs

Se noie

Ce rire de nos cœurs ?

Dans ce monde morose,

Jouir d’un éden bleu

Et rose

C’est ton rêve – et mon vœu…

L’aube refleurit-elle ?

Dis-moi si la lueur

Nouvelle

Rougit dans la vapeur.

Dis-moi, de ma fenêtre,

Vois-tu le jour si beau

Renaître ?

Lève bien le rideau.

Que le soleil, chère âme.

D’un vif et joyeux jet

De flamme

Empourpre mon chevet…

Grands enfants que nous sommes,

Où donc sont-elles, dis,

Les pommes

Du Dieu du paradis ?

Moi, qu’étais-je ? un brin d’herbe

Heureux, faible, petit.

– Superbe :

Du ciel tombe, une nuit,

La goutte légère,

Me voilà tout plié.

Ma chère,

Nous l’avions oublié…

Chut !… ma raison, sois forte !

Ces petits pas… ce bruit

De porte…

Ce murmure qui fuit,

Oui, mon cœur qui s’incline

– Ne le lui dites pas –

Devine

Qui sont ces petits pas.

Passez au loin, passez,

Il le faut : qu’on m’évite !

Dieu ! je vous ai chassés,

Bien vite !

Vous, mes beaux anges frêles

Dont j’ai senti souvent

Les ailes

Dans un embrassement !

Ô mal qui désespères

Tant d’êtres chers et doux,

Sœurs, pères,

Épouses à genoux,

Ma lèvre violette

Où saigne ton sillon

Te jette

La malédiction !

Alfred GARNEAU, Poésies, 1906.


  1. La variole.

www.biblisem.net