Compassion
par COLLIN, Paul (1845-1915), poète, auteur dramatique et critique musical français
Compassion
(D’APRÈS LE COMTE ALEXIS TOLSTOÏ)
UNE âme, en s’envolant dans les hauteurs des cieux,
Tenait obstinément ses paupières baissées,
Comme dans un regret absorbant ses pensées ;
Et lentement des pleurs s’échappaient de ses yeux.
Ses larmes, en tombant dans les espaces vides,
Derrière elle, formaient de lumineux sillons
Dans l’azur, où naissaient tout à coup des rayons
Inconnus, qui semblaient des étoiles humides.
Les astres en passant près d’elle, dans leur cours,
Surpris, en un tel lieu, d’une telle détresse,
Lui dirent : « D’où vient donc ton amère tristesse,
Pauvre âme, et quel chagrin te fait pleurer toujours ? »
Elle leur répondit : « J’ai laissé sur la terre,
En partant, bien des cœurs meurtris par la douleur,
Succombant, sans pitié, sous le poids du malheur,
Opprimés de tourment, torturés de misère !…
« Ici, dans les splendeurs divines, les élus,
Se mêlant au concert de la sainte phalange,
Jouissent dans la paix d’extases sans mélange
Et goûtent sans répit des bonheurs absolus.
« Là-bas, sur terre, on lutte, on combat. À toute heure,
On craint un mal nouveau. Ce cruel souvenir
M’obsède et me poursuit. Je ne puis le bannir.
Créateur, laisse-moi retourner où l’on pleure !
« Laisse-moi retourner sur terre, ô Créateur,
Pour compatir encore à l’humaine souffrance,
Pour rendre à qui faiblit en chemin l’espérance,
Pour dire à qui gémit un mot consolateur ! »
Paul COLLIN, Trente poésies russes, 1844.