La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

TEXTES PAR AUTEURS

A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z ANONYMES

Retour

Chant pour les morts et les vivants

par REYNAUD, Jacques (1894-1965), poète français


Chant pour les morts et les vivants

Et j’attends la résurrection des morts. Credo.

I

Mer sans vaisseaux, terre sans ports,

Je sonde ta substance, Érèbe,

Je me repétris de la glèbe

Où tu détiens mes parents morts.

Qu’aux abîmes de leur histoire

Descende et monte ma mémoire :

J’épuise ceux dont je suis né.

Mêlant notre commune argile,

Je force lentement l’asile

Qu’aucun vivant n’a profané.

Ils ont la couleur de la terre.

La terre les a tant étreints

Qu’ils en gardent le goût sévère

Sur le visage et sur les mains.

Ils se lèvent, ombres sans age,

Du plus secret de l’héritage,

Aïeuls, aïeules, rang par rang,

Toujours plus denses à mesure

Que s’approfondit la blessure

De la terre qui me les rend.

Ils sourdent comme l’onde mère

Au commandement du sourcier.

Leur flot m’enveloppe et me flaire,

Insaisissable et familier.

Me cherchiez-vous ? Mon âme veille

Sur des chemins qu’elle vous fraye

Dans l’opacité de ma chair,

Car il n’est fissure si fine

Que l’eau s’y glissant ne chemine

Comme les ondes dans l’éther.

Vous trouverez la chambre obscure

D’où l’âme, en moi, vous appelait

Pour lui rafraîchir la blessure

Dont votre énigme la brûlait.

Ni faux banquet, ai vaine offrande ;

Qu’Andromaque à genoux répande

Le lait sur ses tombeaux menteurs.

Je saisirai l’insaisissable,

Hôte et convive d’une table

Où je vais vous servir en pleurs.

II

Mais du plus pur de ma pensée

J’évoque aujourd’hui sans raison

Une race qu’ont dispersée

Les quatre vents de l’horizon.

Et quand même en un mausolée

Je la retiendrais assemblée

Comme on serre un vin précieux,

De ces morts Inconnus qu’attendre ?

Le feu couve-t-il sous leur cendre

Ou quelque regard dans leurs yeux ?

Si seulement de cette race,

Dans son pèlerinage humain,

Je pouvais retrouver la trace

À chaque étape du chemin :

Dans une maison paysanne

Assise à l’ombre du platane ;

Dans cette vigne ou ce verger ;

Sur un outil, un meuble fruste

Dont l’usage au nôtre s’ajuste

Et se refuse à l’étranger !

Mais tentés par les mauvais anges

Qui nous forgent ces temps d’airain,

Mes pères, un soir de vendanges,

Vendent la vigne avec le vin.

Ils sautent sur la nef agile

Qui les emporte vers la ville.

C’est l’arche même du Progrès :

Elle siffle, souffle, s’ébroue,

Elle éclabousse de sa roue

Les barques qui passent trop près.

Sur ses volutes de fumée

Qui souillent la beauté du jour

Ils poursuivent, l’âme embaumée

Comme aux approches de l’amour,

Des images aventureuses :

Villes de l’or, îles heureuses,

Profits rapides et joyeux

Qui font oublier l’âpre terre

Où le Rhône use sa colère,

Fouetté par des vents furieux.

La voici, la tant désirée,

Dans les voiles de brume et d’or

Dont la perfide s’est parée

Pour les cueillir à peine au port.

La nuit tombe ; mille feux rôdent

Sur l’insidieuse émeraude

D’un flot complice du départ,

Et cédant à leur vœu farouche

La ville, aux replis de sa couche,

Endort ses amants de hasard.

Aujourd’hui dans le cimetière

Qui couronne notre Cité

Pour interroger chaque pierre

Je me suis longtemps arrêté.

Mais c’est dans la fosse commune

Que pourrit ma seule fortune !

Je cherche en vain leurs noms chrétiens ;

Sur cette terre où bâtit Rome,

De notre chair mal économe,

La ville a dissipé les miens.

Alors descendant la vallée

Où mon Rhône allonge ses bonds,

J’ai cru que l’âme modelée

Aux contours du fleuve et des monts,

Trompant las funestes barrières,

Me rendrait un peu de mes pères

Dans l’air qu’ils avaient respiré

Et qu’une fervente mémoire,

Sans immoler do brebis noire,

Suffirait pour les recréer.

III

Par delà les bols et les cimes

Et les pâtis des hauts plateaux,

Plus haut que la voix des abîmes

Tout ruisselant des grandes eaux,

Et que les volcans millénaires

Ensevelis sous leurs tonnerres

Dans le silence et le brouillard,

Comme perce une flûte frêle

Une invisible voix m’appelle

Aux confins du ciel et du soir.

Sous les lueurs pâles qu’en songe

Jette un soleil qu’on ne voit plus

Mon chemin perdu se prolonge

À travers des champs inconnus,

Et la voix tout à coup s’est tue.

Elle reprend, mais si émue,

Que je pressens mon toit, mon seuil.

Elle pleure lointaine et tendre,

Comme celles qu’on doit entendre

De l’autre côté du cercueil :

« Enfant, de la maison natale,

De l’antique feu dont je suis

La gardienne et la vestale,

Sans détourner la tête, fuis.

Un vivant ne doit pas connaître

Même de ceux dont il tient l’être,

Le mystère scellé des morts.

Nous-mêmes, du profond divorce

Que savons-nous, quand l’âme force

Les portes mal closes du corps ?

« Il n’est que l’amphore poreuse,

Le sable mort qui boit la mer.

Elle, une voix impérieuse

La jette nue hors de sa chair.

Quelque part, dans l’ombre, on l’attire ;

Son Amant caché la désire :

Elle abdique toute pudeur,

Et dans la transe, le vertige

Elle s’abandonne où l’exige

Un maître jaloux et vainqueur. »

Psyché, sur ta couche ployée

– Les âges sont-ils révolus ? –

Tu t’éveilles, de Dieu noyée,

Comme une grève après le flux.

Quel fut ce songe ? La tempête

Mugit encore dans ta tête.

Le maître a fait sa volonté.

Tant de tourments ! Tant de délices !

Et ces gouffres de feu, complices

De ta parfaite volupté !

Psyché, dis-nous ta course obscure,

L’abîme étincelant de nuit

Et la foudre qui transfigure

L’ange en toi qui s’épanouit ;

Dis l’instant terrible où la Joie

De Dieu, dans l’ombre, se déploie

Pour te prendre aux mêmes liens

Dont, par leurs plaines vagabondes,

Il capture en riant les mondes.

Tu te souviens ? tu te souviens ?

Cependant sur l’étoile éteinte

Qui roule, aveugle, par l’éther,

Muré dans une étroite enceinte

On a livré ton corps au ver.

Le corps abandonné de l’âme.

Souffre un viol, le plus infâme

Qui puisse atteindre œuvre de Dieu.

L’orgie est fétide et vorace ;

Le festin laisse moins de trace

Que le vestige ailé du feu.

IV

Maisons des corps, temples de l’âme,

Arches des eaux, ciel, océan,

Et vous, semences de la flamme,

Dieu vous promet-il au néant ?

La matière l’a-t-il maudite

Que chaque forme qui l’habite

La délaisse au premier signai ?

Les corps pourrissent, l’eau s’altère,

Ma maison croule et chaque pierre

Retombe sur mon front royal.

Seigneur, je connais ma disgrâce ;

Rien n’épargne les fils d’Adam,

Et la foudre toujours menace

Notre troupeau mal pénitent.

Mais que votre Justice tonne,

Le Père, en vous, cède et pardonne

Aux fils de l’antique péché.

Vous me sommez de me déprendre

D’un univers voilé de cendre,

De l’ordre je fais bon marché.

Le marin ne perd pas courage

Sur l’épave de son bateau.

Les pierres qu’abattit l’orage

Je les rassemble de nouveau.

Sur la voûte, du seuil au faite,

Leur chœur immobile s’apprête

À flatter l’œil et la raison,

Délectant au cœur de son Acte

Le Dieu qui dans l’Éden fit pacte

De prendre ma chair pour maison.

Si notre désobéissance

Nous a coûté le Paradis,

Secrètement je la compense,

Car, bon gré, mal gré, j’obéis.

Tout ce qu’enfante mon génie

Respire l’ordre et l’harmonie ;

J’y surprends un divin reflet.

Création de créature,

Je t’ai soumise à la nature

Où Dieu lui-même se complaît.

Qu’importe que ma descendance,

À mon image, et sans savoir,

Désespère mais recommence

Le cœur gonflé du même espoir !

Qu’importe qu’un rythme inflexible

De ma maison fasse la cible

De tous les mauvais coups du sort,

Et que Dieu bientôt la renverse,

Rompe ma chair et la disperse

Dans les abîmes de la mort,

Puisque à la fin, régénérées,

– Les temps mortels sont révolus –

La chair et l’âme séparées

Ne se désassembleront plus.

Après les désastres ultimes,

Quand le fond des mers et les cimes

Auront échangé leurs contours

Et que Dieu, suspendant la Cause,

Pour l’humaine métamorphose

Ouvrira le dernier des jours,

Dans une aurore nuptiale,

Plus agile que le rayon

De la plus amoureuse étoile,

Tu resurgis, Création !

Par delà le temps et l’espace,

Au carrefour de chaque race

Confirmant d’antiques accords,

Le Père préside en silence,

Dans leur secrète véhémence,

Aux noces de l’âme et du corps.

Mais le compagnon éphémère

Qui ne sut pas te retenir,

Quand aux jours anciens de la terre

Il fallait le trahir et fuir,

Psyché, vas-tu le reconnaître ?

Est-ce l’esclave ? Est-ce le maître ?

Il est docile et radieux.

Pétri de chair incorruptible,

Il est, comme l’âme, sensible

Aux secrets de l’âme et des cieux.

Qu’il soit donc roi comme elle est reine !

Nue et pure et si douce à voir,

La nouvelle merveille humaine

Ne s’offense d’aucun regard.

Rien n’a changé pourtant. Fidèles,

Les choses sont là, mais plus belles,

Aussi suaves que sa chair.

Voici des arbres, une hale,

De l’eau vive : tout la récrée,

Tout la devine, tout la sert.

Il n’est ange qui la devance

À travers l’antique jardin,

Qu’avec sa première innocence

À recouvré le couple humain.

La créature exorcisée

Ne redoute plus la risée

De l’ange vêtu de serpent.

Et contre Ève, franche de crainte,

S’il méditait quelque autre feinte

Un corps de gloire la défend.

Ô premier couple de ma race,

Père, mère, faisceau sacré,

Je t’ai retrouvé, par la grâce,

Immuable et transfiguré.

Dans la gloire de l’autre vie

Le corps et l’âme me convient

À reconnaître leur maison.

Seigneur, qu’elle soit mon partage !

Je ne veux pas d’autre héritage

Dans mon immortelle saison.

Jacques REYNAUD, dans Le Roseau d’or, 1927.

www.biblisem.net