La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

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Cantiques spirituels

par RACINE, Jean (1639-1699), poète dramatique français (élu à l'Académie française en 1672)


Cantiques spirituels

I

Les méchants m’ont vanté leurs mensonges frivoles,

Mais je n’aime que les paroles

De l’éternelle vérité.

Plein du feu divin qui m’inspire,

Je consacre aujourd’hui ma lyre

À la céleste charité.

En vain je parlerais le langage des anges ;

En vain, mon Dieu, de tes louanges

Je remplirais tout l’univers :

Sans amour, ma gloire n’égale

Que la gloire de la cymbale

Qui d’un vain bruit frappe les airs.

Que sert à mon esprit de percer les abîmes

Des mystères les plus sublimes,

Et de lire dans l’avenir ?

Sans amour ma science est vaine,

Comme le songe, dont à peine

Il reste un léger souvenir.

Que me sert que ma foi transporte des montagnes :

Que dans les arides campagnes

Les torrents naissent sous mes pas ;

Ou que, ranimant la poussière,

Elle rende aux morts la lumière ;

Si l’amour ne l’anime pas ?

Oui, mon Dieu, quand mes mains de tout mon héritage

Aux pauvres feraient le partage ;

Quand même, pour le nom chrétien

Bravant les croix les plus infâmes,

Je livrerais mon corps aux flammes ;

Si je n’aime, je ne suis rien.

Que je vois de vertus qui brillent sur ta trace,

Charité, fille de la Grâce !

Avec toi marche la Douceur,

Que suit avec un air affable

La Patience, inséparable

De la Paix, son aimable sœur.

Tel que l’astre du jour écarte les ténèbres,

De la nuit compagnes funèbres :

Telle tu chasses d’un coup d’œil

L’envie aux humains si fatale,

Et toute la troupe infernale

Des vices, enfants de l’Orgueil.

Libre d’ambition, simple et sans artifice,

Autant que tu hais l’injustice,

Autant la vérité te plaît.

Que peut la colère farouche

Sur un cœur que jamais ne touche

Le soin de son propre intérêt ?

Aux faiblesses d’autrui loin d’être inexorable,

Toujours d’un voile favorable

Tu t’efforces de les couvrir :

Quel triomphe manque à ta gloire ?

L’amour sait tout vaincre, tout croire,

Tout espérer, et tout souffrir.

Un jour Dieu cessera d’inspirer des oracles ;

Le don des langues, les miracles,

La science aura son déclin ;

L’amour, la charité divine,

Éternelle en son origine,

Ne connaîtra jamais de fin.

Nos clartés ici-bas ne sont qu’énigmes sombres,

Mais Dieu sans voiles et sans ombres

Nous éclairera dans les cieux ;

Et ce soleil inaccessible,

Comme à ses yeux je suis visible,

Se rendra visible à mes yeux.

L’amour sur tous les dons l’emporte avec justice ;

De notre céleste édifice

La foi vive est le fondement ;

La sainte espérance l’élève,

L’ardente charité l’achève

Et l’assure éternellement.

Quand pourrais-je t’offrir, ô charité suprême,

Au sein de la lumière même,

Le cantique de mes soupirs ;

Et, toujours brûlant pour ta gloire,

Toujours puiser et toujours boire

Dans la source des vrais plaisirs !

II

Heureux qui, de la sagesse

Attendant tout son secours,

N’a point mis en la richesse

L’espoir de ses derniers jours !

La mort n’a rien qui l’étonne,

Et, dès que son Dieu l’ordonne,

Son âme, prenant l’essor,

S’élève d’un vol rapide

Vers la demeure où réside

Son véritable trésor.

De quelle douleur profonde

Seront un jour pénétrés

Ces insensés qui du monde,

Seigneur, vivent enivrés,

Quand, par une fin soudaine,

Détrompés d’une ombre vaine

Qui passe et ne revient plus,

Leurs yeux, du fond de l’abîme,

Près de ton trône sublime

Verront briller tes élus !

Infortunés que nous sommes,

Où s’égaraient nos esprits ?

Voilà, diront-ils, ces hommes

Vils objets de nos mépris :

Leur sainte et pénible vie

Nous parut une folie ;

Mais aujourd’hui triomphants,

Le ciel chante leur louange,

Et Dieu lui-même les range

Au nombre de ses enfants.

Pour trouver un bien fragile

Qui nous vient d’être arraché,

Par quel chemin difficile,

Hélas ! nous avons marché !

Dans une route insensée

Notre âme en vain s’est lassée

Sans se reposer jamais,

Fermant l’œil à la lumière

Qui nous montrait la carrière

De la bienheureuse paix.

De nos attentats injustes

Quel fruit nous est-il resté ?

Où sont les titres augustes

Dont notre orgueil s’est flatté ?

Sans amis et sans défense,

Au trône de la vengeance

Appelés au jugement,

Faibles et tristes victimes,

Nous y venons de nos crimes

Accompagnés seulement.

Ainsi, d’une voix plaintive,

Exprimera ses remords

La pénitence tardive

Des inconsolables morts.

Ce qui faisait leurs délices,

Seigneur, fera leurs supplices :

Et, par une égale loi,

Tes saints trouveront des charmes

Dans le souvenir des larmes

Qu’ils versent ici pour toi.

III

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !

Je trouve deux hommes en moi :

L’un veut que, plein d’amour pour toi,

Mon cœur te soit toujours fidèle ;

L’autre, à tes volontés rebelle,

Me révolte contre ta loi.

L’un, tout esprit et tout céleste,

Veut qu’au ciel sans cesse attaché,

Et des biens éternels touché,

Je compte pour rien tout le reste ;

Et l’autre, par son poids funeste,

Me tient vers la terre penché.

Hélas ! En guerre avec moi-même,

Où pourrai-je trouver la paix ?

Je veux, et n’accomplis jamais :

Je veux ; mais, ô misère extrême !

Je ne fais pas le bien que j’aime,

Et je fais le mal que je hais.

Ô grâce, ô rayon salutaire,

Viens me mettre avec moi d’accord ;

Et, domptant par un doux effort

Cet homme qui t’est si contraire,

Fais ton esclave volontaire

De cet esclave de la mort.

IV

Quel charme vainqueur du monde

Vers Dieu m’élève aujourd’hui ?

Malheureux l’homme qui fonde

Sur les hommes son appui !

Leur gloire fuit et s’efface

En moins de temps que la trace

Du vaisseau qui fend les mers,

Ou de la flèche rapide

Qui, loin de l’œil qui la guide,

Cherche l’oiseau dans les airs.

De la sagesse immortelle

La voix tonne et nous instruit :

Enfants des hommes, dit-elle,

De vos soins quel est le fruit ?

Par quelle erreur, âmes vaines,

Du plus pur sang de vos veines

Achetez-vous si souvent

Non un pain qui vous repaisse,

Mais une ombre qui vous laisse

Plus affamés que devant !

Le pain que je vous propose

Sert aux anges d’aliment ;

Dieu lui-même le compose

De la fleur de son froment ;

C’est ce pain si délectable

Que ne sert point à sa table

Le monde que vous suivez.

Je l’offre à qui veut me suivre ;

Approchez. Voulez-vous vivre ?

Prenez, mangez et vivez.

Ô sagesse, ta parole

Fit éclore l’univers,

Posa sur un double pôle

La terre au milieu des airs.

Tu dis ; et les cieux parurent,

Et tous les astres coururent

Dans leur ordre se placer.

Avant les siècles tu règnes.

Et qui suis-je que tu daignes

Jusqu’à moi te rabaisser ?

Le Verbe, image du Père,

Laissa son trône éternel,

Et, d’une mortelle mère,

Voulut naître homme et mortel.

Comme l’orgueil fut le crime

Dont il naissait la victime,

Il dépouilla sa splendeur

Et vint, pauvre et misérable,

Apprendre à l’homme coupable.

Sa véritable grandeur.

L’âme, heureusement captive,

Sous ton joug trouve la paix,

Et s’abreuve d’une eau vive

Qui ne s’épuise jamais.

Chacun peut boire en cette onde ;

Elle invite tout le monde :

Mais nous courons follement

Chercher des sources boueuses,

Ou des citernes trompeuses

D’où l’eau fuit à tout moment.

Jean RACINE.

Recueilli dans Anthologie de la poésie catholique

de Villon jusqu’à nos jours, publiée et annotée

par Robert Vallery-Radot, Georges Grès & Cie, 1916.

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