La Mémoire littéraire, historique
et spirituelle de l'Occident chrétien

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Abyssah

par BEAUDUIN, Nicolas (1880-1960), romancier et poète français


   

   

                          Abyssah

                                  (FRAGMENT)

                                          I

Descends en toi-même au fond de ce temple
            aux contours imprécis où le Silence
            chante ses Grandes Vêpres.

Là seulement tu prendras conscience
            de ta vérité.
            Un trouble vague tissera
            entre ton être intime et ton autre toi-même,
            les lins blancs qui embaument
et disposent autour d’eux une zone propice
            aux bienfaisants prodiges.

HO RÉVÉLATIONS DU MONDE INTÉRIEUR

            là les apparences tombent,
            s’effacent comme des choses secondaires
alors que ce qui ne peut périr apparaît
            dans sa lumineuse réalité.
            Cherche à la percevoir cette présence suave,
            non avec tes sens mortels,
            mais avec tes autres sens,
ceux de ton autre moi – parcelle divine
            qui te précéda dans la vie
            et te survivra après ta mort.
Ho je sens bien de quel noyau radieux
            elle se détacha à l’origine,
            puisque tournée vers ce centre idéal
            elle y tend de toute la force de son amour !

            Ô voilée, ô invisible

            DISPENSATRICE DE L’UNITÉ

quelle joie de te posséder dans l’ineffable !
            Savoureuse béatitude
où les désharmonies cessent d’exister !
            . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

                                    II

Que devient leur âme ?

            LA LAMPE INVISIBLE

                                                luit-elle sur eux ?
Combien restent sans clarté, sans même
            se soucier de la clarté !
Ils sont dans l’ombre, et ils ne demandent pas la lumière ;
            ils vivent dans leur corps,
ils ne vivent pas avec leur âme.

LEUR ÂME !

                     Certains l’ont-ils même pressentie
                                                  un jour de deuil
                                                  une nuit d’amour !
Des profondeurs où elle dort,
            l’ont-ils par quelque soir étoilé
entendue chanter en eux, cette Psyché captive !
            la belle ensevelie, joyau d’or fin
que seule l’étincelle divine
            fait jaillir de sa gangue !
Les êtres se coudoient, les corps s’étreignent, la plupart
            des âmes restent mort-nées.
Ho quand naîtront-elles toutes à la vie !
            quelques-unes existent ; combien
            dorment d’un sommeil millénaire
au sein des froides sphères de l’inconscience !
            Que dois-tu rêver, douce exilée, perdue
            au fond de ton domaine nocturne !
            sanglotes-tu désespérément
ou crois-tu encore à la délivrance !
            Il me semble te voir tendre les bras
            toute de blanc vêtue,
            au bord d’un lac d’ombre
où agonisent les dernières étoiles.

            Tu implores dans ton langage muet,
                                                tu espères,
                                                tu pleures,
                                                tu pleures surtout,
et tes larmes tombent goutte à goutte comme une rosée mystique sur une terre ingrate.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

   

Nicolas BEAUDUIN.